Irving, à marges constantes

Irving, à marges constantes

Toujours féru de destins atypiques, l'auteur creuse son sillon, cette fois teinté de baroque sud-américain.

John Irving n'est pas homme à se renier. Apôtre du long récit, il continue inlassablement à publier tous les trois ans de gros romans. Rien de surprenant, donc, à ce qu'Avenue des mystères, son der nier opus, compte plus de 500 pages. « Le passage du temps est l'un des éléments les plus importants de mes romans, nous expliquait l'écrivain américain en 2013 dans ces mêmes colonnes (1). Or il est très difficile d'écrire un livre court si votre histoire se déroule sur un demi-siècle. Je crois que mes romans ne sont pas plus longs qu'ils n'ont besoin de l'être. En fait, je n'ai jamais été tenté d'écrire un livre racontant ce qui arrive à quelqu'un en une quinzaine de jours. Et puis, j'aime commencer par ce moment de l'adolescence où un enfant est sur le point d'entrer dans le monde adulte, où il abandonne l'enfance. Ce moment est décisif dans la vie de l'adulte qu'il deviendra. Tout cela demande du temps et de l'espace. » Dont acte, le pavé est bien l'une des caractéristiques des livres de John Irving. Mais ce n'est pas la seule, car le romancier-lutteur a de la suite dans les idées. De roman en roman, il continue inlassablement à s'attaquer à un certain nombre de sujets, toujours les mêmes, ceux-là mêmes qui traversent notre société.

Depuis Le Monde selon Garp (publié en 1978), best-seller devenu un livre culte, il ne cesse de s'intéresser au sort des « marginaux », des « victimes », confiait-il en 1983 à la Paris Review, ceux que l'on relègue généralement dans les marges. On pourrait évoquer À moi seul bien des personnages, avec son héros bisexuel fasciné par un professeur de lutte « transgenre » ; L'Œuvre de Dieu, la Part du Diable, et son personnage d'avorteur en butte aux persécutions de la justice ; ou Une prière pour Owen, avec ce gamin trop petit affligé d'une voix de crécelle qui se croit l'envoyé de Dieu dans un monde corrompu. Parmi les thèmes récurrents, on relèvera aussi l'absence du père - l'écrivain est né de père inconnu (sa mère n'a jamais voulu révéler le nom de son géniteur) - ou la religion et ses superstitions, pour ne citer que les plus importants. Et puis il y a cette écriture, cette manière de construire une sorte de kaléidoscope fait d'images, de coïncidences, de souvenirs surtout qui, au fil des pages, s'emboîtent et finissent par former une trame dans laquelle le lecteur se laisse insensiblement envelopper.

De ce point de vue, cette Avenue des mystères, si elle n'atteint pas les sommets côtoyés par ses oeuvres majeures, est un concentré des thèmes et des techniques narratives de l'auteur de L'Hôtel New Hampshire. Rien n'y manque de son univers pimenté cette fois par une incursion dans un domaine littéraire qu'il ne nous avait pas habitués à fréquenter jusqu'ici, ce « réalisme magique » cher aux grands romanciers sud-américains du XXe siècle. Avec tout de même, manière de ne pas trop perturber le lecteur, ce personnage si important dans la geste « irvinguienne » : l'écrivain.

Voici donc Juan Diego Guerrero, la soixantaine. Romancier, il jouit d'une vie plus que confortable pour un vieux célibataire. Il vient de quitter son poste de professeur de creative writing dans une université et se prépare à prendre l'avion pour un long voyage. Direction Manille, histoire d'honorer la promesse faite quelque cinquante ans auparavant à un jeune objecteur de conscience américain qui refusait de partir se battre au Viêtnam. La promesse ? Se rendre sur la tombe de son père tué aux Philippines lors de la Seconde Guerre. Un problème : notre romancier ignore le nom du jeune homme, et donc celui du père. Qu'importe, puisque l'attend sur place l'un de ses anciens élèves. Un peu baroque tout cela, mais après tout Juan Diego n'est pas lui-même le plus banal des personnages. Incarnation type de l'écrivain célébré, et professeur honoré, il n'a pourtant pas exactement le profil d'un diplômé de Harvard.

Mexicano-Américain, il refuse ce qualificatif, préférant couper court à toute question identitaire par un « Je suis un homme du Midwest, de l'Iowa, pour être précis » définitif. Et pourtant, il en aurait des choses à raconter, car de ces marginaux qu'affectionne l'auteur il cumule - malgré son apparente intégration - tous les critères imaginables. Mexicain de naissance, donc, mais aussi et peut-être surtout un « gosse de la décharge » : il a passé sa prime jeunesse près d'un monceau d'ordures dans les odeurs de fumée des brasiers sans cesse rougeoyants. Une décharge dont son père adoptif était le « chef ». Adoptif, car si Juan Diego a une mère, femme de ménage le jour dans l'orphelinat tenu par les jésuites et prostituée la nuit venue, nul ne sait vraiment qui est son géniteur. Heureusement il y a, pour son plus grand bonheur, sa petite soeur, Lupe, la gamine au parler compréhensible de lui seul, capable de lire dans les pensées et de deviner le passé, mais beaucoup moins fiable pour ce qui est de l'avenir. Elle ne verra pas venir l'accident qui fera de son frère aîné un infirme, condamné à boiter bas. De la suite des événements, du devenir de Lupe, l'on ne dira rien pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur. Qu'il sache simplement qu'il sera confronté à des personnages aussi inattendus qu'un jeune ex-jésuite en couple avec une transsexuelle, et amené à rencontrer une statue de la vierge de la Guadalupe aux larmes abondantes et autres phénomènes magiques assez peu conformes aux canons du « grand roman américain ».

Mais revenons à Juan Diego et à son périple au bout du monde supposé être l'acmé d'une vie bien remplie. À peine arrivé à JFK, l'aéroport de New York, où il apprend que son vol aura de longues heures de retard, le voilà qui rencontre un couple de femmes, une mère et sa fille fans de son oeuvre et aussi attirantes l'une que l'autre, même pour un célibataire vieillissant, adepte par hygiène des plaisirs solitaires. Deux gorgones dont le pouvoir maléfique loin de le paralyser l'amènera à renoncer un soir sur deux à ces bêtabloquants supposés pacifier son coeur flageolant, au profit de ces cachets de Viagra dont on connaît l'effet. Apparaissant et disparaissant avec une facilité surnaturelle dans les lieux les plus inattendus, elles vont au fil du périple épuiser les pauvres forces de notre romancier, qui finira par se demander si ces filles d'Éros sont bien réelles ou le fruit de son imagination.

Impossible d'en finir avec Avenue des mystères sans évoquer les coïncidences entre l'oeuvre de son personnage principal et celle de John Irving. Comme lui Juan Diego a écrit un roman sur le cirque et un autre sur l'avortement. Et le lecteur de se souvenir d'un Enfant de la balle et de L'Œuvre de Dieu, la Part du Diable évoquée plus haut. Ajoutons-y ces quelques remarques attribuées à son Juan Diego Guerrero qui pourraient être extraites du credo de l'auteur : « Il méprisait ce qu'il appelait la thérapie par l'écriture et jugeait que le roman mémoriel abêtissait la fiction et trahissait l'imagination. » Et, pour finir, cette définition de son héros : « C'était un écrivain à l'ancienne. »

Troublante identification de la part d'un romancier qui, en réponse à la question « Êtes-vous un écrivain du XIXe siècle ? », confessait dans ces mêmes colonnes : « Oui, je peux dire ça, j'avoue. »

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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