Hollywood scories

Hollywood scories

L'usine à rêves a sacrifié de nombreux corps et destins. Brouillant les frontières entre fiction et réalité, deux livres se glissent dans les coulisses de la nouvelle Babylone, dans les années 1950-1960.

Les people : drôle de manière - non sans ironie - de désigner des gens qui n'en sont pas vraiment. Plutôt des baudruches gonflées à l'air de nos propres fantasmes de célébrité, de vanité, d'opulence... Des corps devenus des supports. Pour écrire sur ces people, il faut donc choisir : raboter ou vernir. Soit l'on part de l'image offerte au public pour ensuite peler le people comme un oignon et atteindre l'individu qui se cache derrière ces couches de glamour - c'est le parti pris par Kenneth Anger dans son recueil d'anecdotes hollywoodiennes Retour à Babylone (paru en 1984), qui se présente comme un document, mais que l'on peut tout aussi bien considérer comme un livre de légendes, de « fictions vraies ». Ou alors, comme le fait Jacqueline Susann, dans son roman culte La Vallée des poupées (1966), on peut commencer avec la matière brute, en l'occurrence trois jeunes femmes vertueuses avec quelques rêves de show-business, avant de lui donner la forme de la starlette.

À bien d'autres égards, les deux livres semblent se tourner le dos. Par exemple, quand la romancière resserre son intrigue sur trois personnages, le cinéaste expérimental reconverti en échotier sulfureux donne l'impression qu'il est parti pour renifler chaque recoin de Hollywood, accumulant noms propres et potins. Aussi, quand l'un cache ses modèles sous les traits d'un roman à clé, l'autre élève le ragot au rang de vérité. Néanmoins, derrière cette différence se niche un point commun entre La Vallées des poupées et Retour à Babylone : une certaine confusion des genres, qui brouille la frontière entre fiction et réalité.

Ce serait une erreur de lire Retour à Babylone comme une collection d'histoires véridiques. En conclusion de sa courte préface, Kenneth Anger promet d'ouvrir les archives de « l'histoire dissidente du cinéma » et de nous « emmener faire une nouvelle promenade du côté de la mort ». Soit. Quoique la seconde phrase commence déjà à donner à notre narrateur des airs de bonimenteur hélant la foule avec quelques trémolos théâtraux et une malice plaisamment surannée. Surtout, il faut revenir à la première page de cette préface. Une affirmation y transforme le début de l'ouvrage en pacte de lecture ambivalent : « Après tout, moi aussi j'avais joué dans un film hollywoodien ! Non comme star, [...] mais dans un petit rôle de figuration tout à fait acceptable. J'étais fier de mon prince changelin dans A Midsummer Night's Dream de la Warner. » Sur la page d'à côté : un photogramme du film en question, affichant un bambin vêtu comme un petit maharadja et souligné d'une légende confirmant le souvenir orgueilleux de Kenneth Anger. Seul souci : il s'agirait en réalité de l'enfant-star Sheila Brown... À moins que, comme l'aurait affirmé l'acteur Mickey Rooney présent sur le tournage, cette dernière ne soit Kenneth Anger, déguisé en fillette par sa mère. Ainsi pris dans l'élan d'une ronde où vérité et mensonge dansent main dans la main, le lecteur a déjà le tournis sans même avoir franchi le seuil de Retour à Babylone. Autant le dire clairement : l'ouvrage, ainsi que le premier tome, Hollywood Babylone, n'a pas la cote auprès des historiens du cinéma. Le Britannique Kevin Brownlow en a fait régulièrement sa cible, raillant la démarche de Kenneth Anger (peu enclin à la rigueur scientifique) et comparant sa méthode à de la « télépathie ». Qu'importe. L'intérêt de Retour à Babylone est ailleurs.

Parmi les anecdotes croustillantes narrées par le cinéaste avant-gardiste, il y en a une qui révèle parfaitement le projet du livre : le suicide de Lupe Vélez, alias « la Boule de feu mexicaine ». Surendettée, cette diva latina, aperçue notamment dans des films de Tod Browning, Victor Fleming et D. W. Griffith, avait prévu de se donner la mort dans une mise en scène méticuleusement orchestrée : dernier repas mexicain en compagnie de deux amies, suivi d'une ingestion de 75 Séconal dans sa chambre transformée en sanctuaire fleuri, un décor censé évoquer la gracieuse sieste de Blanche-Neige. Tout était prêt pour la plus glamour des photos mortuaires. Seulement, les barbituriques n'auraient « pas fait bon ménage avec la Cène trop épicée ». « Elle avait dégueulé, laissant une traînée de vomi menant de son lit à la salle de bains, où elle avait glissé sur le carrelage et plongé la tête la première dans la cuvette des toilettes. Juanita, la domestique, découvrit le cadavre de sa maîtresse plus tard dans la matinée. Le tableau n'était ni beau ni vivant. » Et voilà la belle endormie laissant sa place à un cadavre grotesque, la people qui souhaitait devenir une ultime image de la mort légère et hygiénique s'éclipsant pour offrir le spectacle d'un corps lourdement affalé dans sa propre saleté. Le décalage entre l'intention et la réalisation est saisissant. Retour à Babylone ne serait donc qu'un énième livre sur les écarts entre la cosmétique mensongère des vies qui se mettent en scène et la dure réalité sans fard ? Au contraire, Kenneth Anger se révèle plutôt friand des détails prouvant l'absence de distance entre ce que Hollywood produit et ce qui s'y passe réellement. Tout est cinéma, semble-t-il même nous suggérer à chaque fois (et elles sont nombreuses) qu'il relève les coïncidences entre les faits divers et les titres des derniers films dans lesquels ont pu jouer les malheureux acteurs concernés. Dans la « Ville de pacotille » le cinéma absorbe et dévore la réalité.

Chandelles usées

On retrouve cette même relation cannibale dans La Vallée des poupées, bien que la dévoration y change de registre. Quand Hollywood (et le lecteur) s'empiffre d'un grand nombre de vies dans Retour à Babylone, la voracité de la célébrité dans le roman de Jacqueline Susann tient de la mastication : elle y est plus lente et répétitive, accomplissant son travail de sape comme les vagues qui grignotent les falaises. Dans cette tragédie non pas en trois actes mais en trois femmes (Anne, Neely et Jennifer), la trajectoire des personnages n'échappera pas au topos de ce genre d'histoire : ascension puis chute - splendeur et décadence.

Comme toute bonne tragédie, La Vallée des poupées distille tout au long de son récit les présages d'un effondrement. Lorsque tout commence à New York autour d'une pièce de théâtre qui servira de marchepied à la carrière des trois personnages, la tête d'affiche de ce spectacle, Helen Lawson, s'impose comme un monstre égotique et tyrannique, mais elle est surtout monstrueuse en ce qu'elle est, au sens étymologique, un avertissement. Bouffie et vulgaire, manipulatrice et esseulée, l'actrice has been préfigure le destin de la pimpante Neely - qui se révèle être un ersatz romanesque de Judy Garland (tandis que Jennifer rappelle Carole Landis et Marilyn Monroe).

Le titre du roman annonce beaucoup de ce que l'intrigue déploiera : soit comment des jeunes femmes se réifient petit à petit et se transforment en poupées du cinéma et de la télévision. Mais il y a un autre sens au terme de « poupées », puisqu'il s'agit du surnom donné aux pilules que prennent Anne, Neely et Jennifer pour s'endormir et s'éveiller, pour maigrir et rester jeunes. Gober des poupées pour en devenir une. Toute la tragédie de ces vies se concentre dans ce cercle fermé, comme s'il fallait avaler de la célébrité avant de se faire avaler soi-même par la célébrité. Une consommation suicidaire que les golden people de Hollywood avaient érigée en devise dans les Années folles, comme le rappelait une comptine citée par Anger dans Hollywood Babylon : « Ma chandelle brûle par les deux bouts ;/Elle ne passera pas la nuit ;/Mais, ah, mes ennemis et, oh, mes amis -/Que sa lumière est douce. »

À lire

La Vallée des poupées, Jacqueline Susann, trad. de l'anglais (États-Unis) par Michèle Levy-Bram, éd. 10/18, 480 p., 8,80€

Retour à Babylone, Kenneth Anger, trad. de l'anglais (États-Unis) par Gwilym Tonnerre, éd. Tristam (Souple), 352 p., 12,95€

Grand entretien

Claire Marin © HANNAH ASSOULINE/Ed. de l'Observatoire

Claire Marin
Auteure de Rupture(s) (éd. de l'Observatoire)

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