Greene, la grâce intranquille

Greene, la grâce intranquille

Converti au catholicisme, le Britannique conjuguait la foi et le doute : il fut toujours hanté par le vertige de la déloyauté.

Un retour en grâce des romans de Graham Greene en librairie serait un signe des temps. Un peu comme si Mauriac et Bernanos surgissaient dans la liste des meilleures ventes. Tous trois étaient baptisés « écrivains catholiques », label que le Britannique rejetait : « On peut être écrivain et catholique sans être écrivain catholique », disait celui qui avait déserté la foi anglicane des siens à 22 ans pour trouver refuge sur l'autre rive, du côté des minoritaires jadis persécutés. Dieu, la Grâce, le Salut, dans cet ordre et sans oublier les majuscules : La Puissance et la Gloire, Le Fond du problème et La Fin d'une liaison n'ont cessé de tourner autour, en un temps où nombre de lecteurs à travers le monde partageaient le grand souci métaphysique, sans oublier Rocher de Brighton, tout aussi travaillé par l'intranquillité spirituelle. Depuis, il semble que l'inquiétude ait modifié ses paramètres, ce qui ne va pas sans retirer une certaine profondeur à la fiction contemporaine, l'adultère ne conduisant plus à la sainteté. Même le constant éloge de la déloyauté risque fort de paraître inactuel en nos temps de surveillance des moeurs et des esprits par le politiquement correct. N'empêche que la souffrance issue de la trahison tourmente l'essentiel de l'oeuvre de Graham Greene. L'écrivain nous entraîne dans le labyrinthe des couples illégitimes, de l'amour à la haine en passant par la jalousie, le spectre de l'ennui, l'excitation du danger, les délires d'interprétation, et ce doute incessant qui corrode les âmes les mieux armées plus profondément que toute culpabilité.

La Fin d'une liaison est l'un de ses romans dont l'empreinte sur le lecteur est la plus prégnante. C'est le troisième volet d'une manière de trilogie sur la question de la grâce divine. Un homme et une femme, à Londres, pendant la guerre. Elle est mariée à un fonctionnaire civil, il est écrivain et célibataire ; leur rencontre est un coup de foudre. Un jour, alors qu'ils se retrouvent dans une chambre d'hôtel, une bombe allemande leur tombe dessus. Pendant quelques minutes, elle est convaincue qu'il est mort sous les décombres. Lorsqu'il réapparaît, elle met un terme à leur relation, sans explication. Craignant qu'elle ait changé d'amant, il la fait suivre par un détective : en fait, elle se rend régulièrement chez un ecclésiastique... Pour la première fois, Graham Greene usait du « je » dans un roman. À une rupture dans sa vie devait correspondre une rupture dans son style. Il savait qu'on n'est jamais mieux masqué que lorsqu'on écrit à la première personne. L'histoire de cette folle passion amoureuse était la sienne. À sa parution, en 1951, le roman était dédié à une mystérieuse « C. ». Après la mort de l'écrivain, des biographes révéleront qu'elle s'appelait Catherine, qu'elle était l'épouse de lord Walston, haute personnalité travailliste ; elle fut sa maîtresse de 1946 à 1957, mais jamais ils ne se déprirent l'un de l'autre, leur correspondance jusqu'à la toute fin en témoigne. Il ne l'aimait pas : il l'adorait. Quand Catherine disparut, il envoya un message de condoléances à son mari, lequel répondit : « Vous lui avez donné quelque chose, j'ignore quoi, que personne d'autre ne lui avait donné. » Elle-même, dans sa dernière lettre, lui avouait : « Il n'y a jamais eu quelqu'un comme toi dans ma vie. » On s'en doutait, mais on en a la confirmation : sa vie fut son meilleur roman.

Vingt-six romans et un grand nombre de nouvelles, traduits en quarante langues, entre 1926 et 1990. À quoi il convient d'ajouter des milliers d'articles, une correspondance très fournie, le noircissement quotidien de petits carnets et d'agendas Hermès. Graham Greene, dont rien ni personne ne bridait la curiosité, a touché à tous les genres : roman policier (Un Américain bien tranquille), roman de divertissement (Notre agent à La Havane), roman d'espionnage (Le Facteur humain), thriller (Le Ministère de la peur), essai autobiographique (Une sorte de vie, Les Chemins de l'évasion), scénario (Le Troisième Homme), pamphlet (J'accuse), lettre au courrier des lecteurs des grands journaux, une anthologie des plus savoureuses dans le registre de l'understatement (Avec mes sentiments les meilleurs), et jusqu'à l'interprétation de ses rêves (Mon univers secret). On allait faire l'impasse, impardonnable s'agissant d'un écrivain britannique, sur les nouvelles, dont il évoquait le goût comme « une boisson fraîche dans une bouche brûlante ». Le meilleur, et donc le plus troublant et le plus ambigu, y est reflété d'un écrivain qui admirait Dickens et Conrad, avant d'être lui-même admiré par John Le Carré ; c'est peu dire qu'il a inspiré ce dernier, du moins pour le tourment de la trahison.

On est ce qu'on reçoit et ce qu'on transmet à condition de créer son petit quelque chose dans l'intervalle. Graham Greene ne dissimulait pas que l'écriture était pour lui une thérapie. Le remords lui était si naturel qu'il continuait à remettre ses livres sur le métier après publication. D'une édition à l'autre, les corrections se poursuivaient, jusqu'à transformer le texte en palimpseste. Ses archives déposées à l'université d'Austin, Texas, pourraient être considérées comme faisant partie de ses oeuvres complètes tant elles sont riches et édifiantes. Avant de les verser, ou plutôt de les vendre aux Américains, il en conservait certaines chez lui, c'est-à-dire chez sa compagne française, Yvonne Cloetta, à Antibes. Il m'avait notamment montré dans un grand éclat de rire le dossier que le FBI avait constitué sur lui, le fichant tel un dangereux révolutionnaire. Conséquence moins drôle : alors que son nom était régulièrement évoqué dans les années 1950-1960 comme nobélisable, il était systématiquement barré en raison de sa réputation de « crypto-communiste ». Graham Greene aimait la France, qui le lui rendait bien. Les lecteurs faisaient fête à ses traductions et souvent aux films adaptés de ses romans. Une saga qui avait commencé le jour où, ayant reniflé le dernier Greene dans une librairie de Londres à la fin des années 1940, un jeune éditeur marseillais, un certain Robert Laffont, s'était présenté tout simplement au domicile de l'écrivain pour lui dire son désir de le publier en français et de signer un contrat, lequel fut tacitement renouvelé pendant des décennies. À la fin des années 1980, comme le romancier passait par Paris, l'éditeur lui fit la surprise d'organiser une projection privée sur grand écran du chef-d'oeuvre dont il avait été le scénariste : Le Troisième Homme de Carol Reed ; et, pour y avoir assisté assis entre l'un et l'autre, je puis témoigner de l'intensité de l'estime et de l'amitié qui lient parfois un auteur et son éditeur.

Greeneland ! L'intéressé détestait cette AOC qui nimbait son oeuvre. Pourtant, cet univers métaphysique, et même psychologique, se reconnaissait d'emblée. François Gallix, l'un de ses meilleurs connaisseurs, le ramasse ainsi : « Un arrière-plan très typé donnant une fausse impression de réalisme et dont la couleur locale n'est pas totalement absente, tout en étant très imprégné de symbolisme, avec des personnages entre deux âges, esseulés, à bout de course, aux vies souvent ratées - anti-héros solitaires qui sont amenés à faire des choix cruciaux tout en étant capables d'actes de courage. » Encore faut-il préciser qu'un mot clé ouvre la porte de ce monde gris, à la frontière entre le bien et le mal : seediness, que l'on rendrait improprement par « sordidité » ou « sordidisme ».

Pour avoir eu le privilège de passer une journée à bavarder avec lui à bâtons rompus, à l'écouter regretter d'être passé par Moscou sans avoir revu son ami, le traître Kim Philby, dénoncer les clowneries et ragots d'Anthony Burgess à son endroit, démentir qu'Orson Welles ait été l'auteur des dialogues les plus célèbres du Troisième Homme, ce que l'acteur s'attribuait publiquement (« Et pendant ce temps, qu'a inventé la Suisse ? Le coucou ! »), je me souviens notamment d'une phrase : « A novel is never what it is about. » Tout romancier devrait la garder à l'esprit, tout lecteur aussi : un roman, ce n'est pas un sujet, ça parle de tout autre chose que ce qui est annoncé. Bienvenue dans ce territoire de l'imaginaire aux frontières si floues, mais si prégnantes qu'il faut s'en échapper pour savoir qu'on y a été. Un monde où la déloyauté est une vertu, où tout se passe la nuit, où il pleut tout le temps et où celui qui tire les ficelles de l'histoire se fait toujours l'avocat du diable pour les individus hors limites.

Photo: Avec Catherine Waltson, à Anibes, vers 1950 / Norman Sherry's life of Graham Greene/DR

À lire

La Fin d'une liaison, Graham Greene, trad. de l'anglais par Marcelle Sibon, éd. Pavillons poche, 384 p., 10€

Rocher de Brighton, Graham Greene, trad. de l'anglais par Marcelle Sibon, éd. Pavillons poche, 532 p., 10€

Routes sans lois, Graham Greene, trad. de l'anglais par Marcelle Sibon, éd. La Petite Vermillon, 416 p., 8,70€

Entretien

Laurent de Sutter © Hannah Assouline/ éd. de l'Observatoire

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© Louison pour le NML

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