Freaks ukrainiens

Freaks ukrainiens

Une farce à la fois satirique et picaresque dans l'Ukraine des années 1970, avec hippies, ex-officier du KGB et mouettes teigneuses.

Nul n'ignore depuis Le Pingouin, le roman qui assura sa reconnaissance internationale, qu'Andreï Kourkov excelle dans l'art de dérouter le lecteur. Rien de très surprenant de la part d'un homme qui nous confiait, à l'occasion de la sortie de son dernier roman, aujourd'hui publié en poche : « Politiquement je suis ukrainien, mais ethniquement je suis russe. » Manière d'indiquer qu'il incarne à sa façon la complexité de ce petit pays qui réunit des citoyens issus de vingt-six nationalités et tente vaille que vaille de ne pas se soumettre à la férule du voisin russe, lequel porte sur leur territoire un regard un peu trop gourmand.

Si le journaliste qui sommeille en lui n'hésite pas, à l'occasion, à revêtir la panoplie du militant, comme dans son Journal de Maïdan, récit haletant au coeur de la révolution de l'hiver 2014, l'écrivain préfère dans ses romans, à l'image d'un autre grand satiriste (on pense à Jonathan Swift), laisser libre cours à son imagination, convaincu que seul le recours à la folle du logis permet de rendre compte de l'absurdité des sociétés postsoviétiques. D'où toute une série de romans dans lesquels l'écrivain utilise la même technique narrative : prendre une situation banale et la pousser à l'extrême pour obtenir les développements les plus inattendus. Le Concert posthume de Jimi Hendrix est de ce point de vue un concentré du savoir-faire de l'auteur en liberté. Imaginez un groupe de hippies de Lviv aux neurones quelque peu gelés dans les années 1970 se réunissant chaque année dans la deuxième ville du pays pour se recueillir sur la « tombe » de la main droite du mythique guitariste qu'ils ont réussi à récupérer et à ensevelir dans un cimetière. Cette fois encore, la fiction s'inspire de la réalité : dans les années 1970, les hippies ukrainiens se réunissaient en effet à Lviv pour commémorer la mort de leur héros. Las ! la journée coïncidait avec la célébration du rattachement de l'Ukraine à l'URSS, et les autorités communistes appréciaient peu la présence de ces marginaux en cette journée patriotique. Ajoutez-y, histoire de pimenter le récit avec cette pointe de surnaturel qu'affectionne l'auteur, la multiplication de phénomènes improbables (de l'eau salée qui coule des robinets, des mouettes agressives qui envahissent la ville), et soudain tout dérape.

Le Concert posthume de Jimi Hendrix ne serait pas un roman d'Andreï Kourkov s'il n'y avait pas, autre marque de fabrique, toute une galerie de personnages à la fois pathétiques et attachants, baroques et sincères : outre les hippies déjà évoqués, un ex-officier du KGB colombophile et fan d'Hendrix qui se vante d'être celui qui a récupéré la main du musicien ; un jeune homme qui fait profession d'éliminer les calculs rénaux de ses clients en les promenant « virilement » en voiture sur les pavés de la ville ; ou, pour faire bonne mesure, une employée d'un bureau de change allergique à tout contact avec l'argent. Tous sont à leur manière intègres et s'efforcent de ne pas se trahir quelle que soit la dureté de la vie quotidienne à laquelle ils sont confrontés. Et l'aspect absurde de certaines situations, au départ des plus ordinaires, conduit le lecteur à s'interroger sur sa propre existence, sur ses propres choix. Car, derrière l'aspect un rien déjanté du récit, se profile une réflexion sur la réalité du monde d'aujourd'hui, sur son inhumanité surtout.

Photo : Andreï Kourkov ©Melania Avanzato/Opale/Leemage

À lire

Le Concert posthume de Jimi Hendrix, Andreï Kourkov, trad. du russe (Ukraine) par Paul Lequesne, éd. Liana Levi Piccolo, 344 p., 11,50€

Grand entretien

Claire Marin © HANNAH ASSOULINE/Ed. de l'Observatoire

Claire Marin
Auteure de Rupture(s) (éd. de l'Observatoire)

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