Franzen, comme attendu

Franzen, comme attendu

Embrassant de multiples espaces-temps et personnages, le nouveau roman de l'Américain confirme sa virtuosité : une aussi constante perfection peut parfois curieusement confiner au ronron tiède.

Au centre du nouveau roman de Jonathan Franzen, on trouve une jeune étudiante américaine dont la particularité, dans la première partie du livre tout du moins, est de se débattre avec des problèmes de jeune étudiante américaine : le coût de ses études qui l'endettent, une intelligence trop cérébrale, le désarroi d'être elle-même sans savoir qui elle est, une vie quotidienne plombée par les désagréments de la colocation. L'étudiante se fait appeler Pip, mais le patronyme complet que lui a donné sa mère n'est autre que Purity, qui se trouve être aussi le titre du livre. Une mère par ailleurs vaguement bizarre et solitaire, qui se prénomme elle-même improbablement Pénélope, dont les airs aristocratiques contrastent avec le manque d'argent, et qui s'obstine à cacher à sa fille non seulement l'identité de son père, mais aussi son nom de jeune fille. L'action se situe à Oakland, en Californie. Au fil des premières pages, Pip rencontre un étudiant sympathique, l'entraîne jusque dans sa chambre, et, à l'instant de passer à l'acte, s'absente et rejoint le living-room. « Te la laisse si tu aimes le bizarre », textote le jeune type resté seul avec son érection, tandis qu'au salon Pip répond à un questionnaire de recrutement fourni par une colocataire allemande, militante antinucléaire, qui lui propose de rejoindre en Bolivie une association d'information alternative du nom de Sunshine Project.

Ce début dit tout à la fois l'intérêt et l'ambition du livre, et une bonne partie des problèmes qu'il pose. Il faut revenir une seconde sur la publication des Corrections (National Book Award en 2001), roman social sur la fin du boom économique des années 1990 et satire familiale. L'irruption de ce livre en septembre 2001, le refus de l'auteur alors en pleine promotion de participer à l'émission en ce temps-là encore toute-puissante d'Oprah Winfrey : tout cela coïncidait avec le changement de siècle et l'entrée de l'Occident dans l'ère de la terreur et de l'information digitale.

Mais l'apparition de Franzen dans le paysage (après deux premiers romans) marquait aussi un tournant dans la littérature américaine dite « sérieuse ». Depuis près de vingt ans, les jeunes écrivains, formatés par les départements littéraires d'une université américaine éprise de French theory, délaissaient la grande tradition narrative américaine pour « l'avant-garde expérimentale ». Franzen lui-même était proche d'un David Foster Wallace - écrivain culte dont le livre-manifeste L'Infinie Comédie, pierre de touche de ces années-là aux États-Unis, n'a été publié que l'automne dernier chez l'Olivier. Les Corrections annonçaient en un sens la fin de la mode avant-gardiste dans le roman contemporain américain, ainsi que Franzen devait lui-même le formuler l'année suivante dans un essai publié par The New Yorker : art démocratique s'il en est, le roman devait renouer selon lui avec une narration « conventionnelle et conservatrice », retrouver « le plaisir » et « la relation avec le lecteur ».

C'est un débat qui mène loin. On ne peut ici que signaler la différence culturelle profonde qu'il marque entre un pays comme la France - où ce qui passe pour une manifestation du progressisme, l'avant-garde, apparaît surtout comme l'expression d'une tradition profondément élitiste, sinon aristocratique - et les États-Unis, où le récit va de pair avec l'élan démocratique : dans un pays d'immigration, chaque histoire individuelle, chaque segment d'une société en permanente mutation, chaque différence, en d'autres termes, se doit d'être racontée. Le critique de cinéma Serge Daney disait que l'avant-garde consiste à raconter une histoire simple de manière compliquée, à l'inverse du classicisme. Par tradition, la France se veut un pays simple au pouvoir central et au récit linéaire - c'est pourquoi les expérimentations y sont bienvenues - tandis que les États-Unis se définissent comme le territoire complexe d'une expérience toujours recommencée dont il faut chaque fois rendre compte. Au début des années 2000, ce questionnement culturel se trouva redoublé par le contexte mondial. « La fin de la fin de l'Histoire », ou plus précisément l'irruption d'un autre rapport à l'Histoire plus chaotique et plus sombre que ce que l'on avait cru depuis deux siècles, marquait aussi le besoin de récits formellement simples, capables de rendre compte d'une complexité inédite. L'Amérique perdait peut-être le statut d'hyperpuissance dont elle jouissait depuis la fin de la guerre froide, mais, narrativement parlant, le monde entier, devenu multipolaire, s'américanisait. C'est aussi de cette époque que datent le goût pour les « longs reportages » et le retour d'un « roman non fictionnel ». Dans les essais qu'il publia par la suite, Jonathan Franzen devait s'interroger profondément sur la survie de la fiction dans un monde qui, du fait de l'information digitale et de son contenu effrayant, semblait devenir chaque jour un peu plus schizoïde : à la fois totalement transparent et parfaitement opaque. Dans Pourquoi s'en faire ? en particulier, il discute et approfondit les réflexions et les paradoxes de la fiction romanesque dans le monde contemporain, tels qu'ils furent exprimés par Roth, DeLillo, Mailer, Gaddis et les autres romanciers de la génération précédente.

Revenons maintenant à Purity. Le romancier s'y donne pour tâche de plonger le lecteur dans le monde tel qu'il se fait et se défait depuis près de quarante ans. Il y est donc question de la guerre froide, de la chute du mur de Berlin, du réchauffement climatique, de Julian Assange, des ambiguïtés d'internet et des lanceurs d'alertes, de l'héritage des dissidents, de terrorisme (un peu) et d'armes nucléaires. Dès le début, avec Pip, une première question se pose. Sociologiquement, psychologiquement, le personnage est crédible, impeccablement dessiné, ni médiocre ni stupide, aussi dénué d'aspérités que d'épaisseur, tel que l'on peut en rencontrer par milliers aux États-Unis ou ailleurs. Le problème n'est pas seulement que Pip ne soit que cela ; le problème, pour un romancier, c'est que le monde dans lequel nous sommes entrés produit effectivement à la pelle des gens qui n'ont pas les moyens d'être autre chose que cela. Des gens pour qui les questions qu'ils se posent ne sont que les questions qu'ils se posent - sans double fond.

Comment rendre intéressants des êtres qui ne le sont pas : depuis Madame Bovary, ce que l'on appelle avoir de l'imagination ne consiste en rien d'autre que relever ce défi. Malheureusement, Jonathan Franzen semble avoir moins lu Flaubert que Dickens et résout le problème en multipliant intrigues, sous-intrigues et mélodrames, tandis que les personnages se démultiplient dans le temps et l'espace. D'Oakland aujourd'hui, nous voilà donc transportés à Berlin-Est dans les années 1950, puis à la chute du Mur, ensuite entre les murs de la rédaction d'un Mediapart californien aujourd'hui, ou encore dans la jungle bolivienne au sein d'une entreprise écologico-sectaire, etc. Chaque fois, l'écrivain se donne pour tâche de montrer au lecteur tout ce qu'il sait non seulement de ses personnages mais des mondes qu'il explore. Ainsi, même si elles sont curieusement parmi les meilleures du livre, les pages consacrées à Berlin-Est sentent leur pesant de lectures historiques et littéraires : tout y est, mais seulement parce que tout doit y être.

Franzen sait rythmer ses dialogues et a le sens de la narration, parfois de la satire, mais son désir de comprendre semble nuire à toute ironie sur l'existence, à toute perversité consciente avec laquelle jouer (l'anecdote selon laquelle il a envisagé d'adopter un petit Irakien pour « mieux comprendre » les jeunes du XXIe siècle - une initiative dont son agent l'a dissuadé - semble le confirmer). Les personnages en théorie les plus disproportionnés du roman se dégonflent par excès, si je puis dire. Andreas Wolf, le supposé charismatique leader du Sunshine Project que Pip rejoint, est de manière prévisible trop narcissique - et le secret qu'il cache en fin de compte trop anecdotique - pour passionner ; Anabel, féministe, fille d'un milliardaire dont elle a refusé l'héritage, est traitée dans le livre sur le mode unilatéral de l'hystérie plutôt que du dérèglement imprévisible. Franzen consacre plusieurs pages à la question que se pose son compagnon Tom lorsque Anabel lui intime de renoncer à son « droit » de pisser debout au nom de l'égalité entre les sexes. L'intention est évidemment satirique mais, par souci d'honnêteté pourrait-on dire, le romancier écoute tout de même sérieusement son personnage examiner la question.

Certes, Purity offre un regard critique sur le monde global dans lequel nous vivons et allons vivre de plus en plus. Mais, là encore, la réflexion ne dépasse jamais celle que l'on peut avoir. Ainsi d'Andreas Wolf réfléchissant au parallèle entre le totalitarisme de la défunte Allemagne de l'Est, qu'il a connu, et Internet : « L'ancienne République avait excellé à la surveillance et aux démonstrations de force mais son totalitarisme par essence avait été plus subtil, plus quotidien. On pouvait coopérer avec le système ou l'affronter mais ce qu'on ne pouvait jamais faire [...]c'était ne pas être en lien avec lui. À toutes les questions petites ou grandes la réponse était le socialisme. En remplaçant le socialisme par les réseaux on obtenait Internet. » Certes. Mais où, dans tout ceci, se trouve l'inattendu ?

Personne ne peut décrire le chaudron du monde actuel en un seul livre. Dans l'ambition de s'y atteler, Franzen a choisi de se pencher sur des personnages dont on sent presque à chaque page qu'ils ne l'intéressent pas vraiment. Son talent romanesque s'investit ainsi dans un naturalisme qui semble brider sa liberté narrative .

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard