D'une URSS antisémite

D'une URSS antisémite

Une traversée du XXe siècle au bras d'une Juive née en 1907 en Biélorussie.

Peu d'écrivains comme Vassili Grossman, dans Vie et destin, ont mis en lumière avec plus de clairvoyance la position ambiguë du régime communiste à l'égard des Juifs. Écrit à la fin des années 1950, comparé à Guerre et paix, ce roman révélait la terrifiante convergence des vues nazies et soviétiques, et l'hypocrisie de Staline quand il qualifiait le racisme de « dangereux vestige du cannibalisme ». L'élimination de Trotski, le « nettoyage » du Politburo de tous les Juifs, la nuit des poètes assassinés, la condamnation des sionistes en tant que « valets de l'impérialisme », le complot fabriqué des blouses blanches, les goulags, la personnalité même du Géorgien, démentaient ses positions de façade.

Là où Grossman jouait sur le registre épique, Vladimir Vertlib nous entraîne mezza voce dans le quotidien de Rosa Abramovna Masur, une modeste traductrice née en 1907 en Biélorussie. En guise de fresque, c'est le témoignage d'une femme simple, membre de la « grande famille des prolétaires ».

Raconter à son rythme en prenant tout son temps, voilà qui arrange cette nonagénaire, appointée pour participer à un livre-anniversaire que la petite ville allemande de Gigricht, où elle s'est réfugiée en 2003 avec son fils Kostik, a l'intention d'élever à la gloire des immigrés juifs. Pour faire durer les journées défrayées, cette Shéhérazade déroule le long fil de sa traversée chaloupée du siècle. Ce qu'elle veut surtout, c'est exaucer le rêve de son fils : voir Aix-en-Provence. Elle a appâté l'employé municipal chargé de retranscrire son témoignage avec une anecdote fumante, touchant de près Iossif Vissarionovitch Staline, que l'auteur garde pour la fin. Attention spoiler. Disons seulement que Staline ne sort pas exactement de la scène en philosémite convaincu. Et qu'il en prend pour son grade, son « grad » devrait-on dire, mot transformé en « gad » (« pouilleux ») par un lapsus commis par le fils de Rosa sur l'orthographe de Leningrad, une erreur qui lui aurait été fatale sans l'ingéniosité de sa mère. Avant cet épilogue savoureux, la vieille dame balade son auditeur à l'époque où des non-Juifs se fabriquaient des faux papiers pour se faire passer pour juifs, les mêmes qui, cinquante ans plus tard, feront des pieds et des mains pour tenter de prouver qu'ils ne le sont pas.

Cette traversée du bolchevisme est racontée sur un ton à la fois naïf et roué. Rosa Masur a tout vu, tout enduré : les palinodies du Politburo, la misère pendant le siège de Stalingrad avec son lot d'anthropophagie, une déportation d'enfants, la NEP (« Nouvelle politique économique »). Du chaos, on retient l'image emblématique, kafkaïenne, ubuesque, d'un affamé hurlant devant un milicien : « À bas Staline, ce sale Juif ! » Motif : « Dans les prisons, la nourriture est meilleure, et une fois qu'on a été exécuté, on ne souffre plus. » Comment mieux se faire enfermer qu'en traitant Staline de Juif ? Ce livre rend compte d'un temps où « nul ne pouvait savoir quand ce qui était permis un jour pouvait être un crime le lendemain ». Un humble chapitre ajouté au martyrologe. Grossman et Vertlib se seraient accordés en faveur de « la bonté sans idéologie » que le premier appelait, avec plus d'ampleur, de ses voeux.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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