Des fraises à Auschwitz

Des fraises à Auschwitz

Comment vit-on quand on est l'enfant de Hermann Göring ou de Rudolf Höss ? Au fil d'une enquête fascinante, Tania Crasnianski explore les diverses manières de vivre avec ce terrible legs.

C'est une lettre à l'écriture malhabile : « Mon cher Papa adoré, nous sommes maintenant à Veldenstein. Tu me manques beaucoup et je t'aime très fort. Les groseilles sont mûres et les cerises aussi. Les pensées sont si mignonnes et les roses sont si belles. Je prie le bon Dieu tous le soirs pour que tu reviennes vite. 1 000 000 de baisers de ton Edda ! » Nous sommes en juin 1945. Edda, 7 ans, fête pour la première fois son anniversaire sans son père, en attente de son procès à Nuremberg. Ce père, c'est Hermann Göring, Reichsmarschall, commandant en chef de la Luftwaffe, créateur de la Gestapo et à l'origine des premiers camps de concentration. Pourtant, tout avait si bien commencé. À la naissance d'Edda en 1938, des photos d'elle dans les bras de son père sont vendues dans toute l'Allemagne. Göring, pour fêter l'événement, fait survoler Berlin par 500 avions de la Luftwaffe. La petite Edda connaît une enfance idyllique dans la demeure de Carinhall où règne la démesure, entre animaux et oeuvres d'art pillées, bunker et cinéma, aux côtés d'un père dévoué qui aime à recevoir en toge, maquillé et drogué. Mais, trahi par Bormann, déchu par son Führer, puis arrêté par les Alliés et condamné à mort, il se suicidera peu avant son exécution. Néanmoins, jamais la princesse n'acceptera la réalité. Sa vie durant, elle vouera un amour inaltérable à ce père qui a ordonné à Heydrich la mise en oeuvre de la « solution finale ». « Mon père n'était pas un fanatique, on pouvait lire la paix dans ses yeux », dira-t-elle.

Brigitte est ravie de ces jolies fraises qui poussent dans le jardin, mais sa mère lui conseille de les laver avant de les manger, car elles sont couvertes d'une fine poussière noire. En effet, le coquet et luxueux pavillon des époux Höss n'est séparé du camp d'Auschwitz que par un mur. Une épaisse fumée et une odeur âcre s'en échappent souvent. Ce qui n'empêche pas les enfants de jouer gaiement dans le jardin que Rudolf Höss, leur père aimant, concepteur et commandant du camp, leur a installé.

Aux côtés d'Edda, de Brigitte, il y a Wolf Rüdiger Hess, qui considère que son père, incarcéré à vie, était en réalité un artisan de la paix ; Rolf Mengele, qui, bien qu'il ait pris ses distances avec le tortionnaire d'Auschwitz dont il n'aura découvert le rôle que très tard, n'aura jamais réussi à le renier totalement ; ou Albert Speer Jr, fils de l'architecte du Reich, qui a choisi d'exercer le même métier que son père, sous le même nom. Niklas Frank, lui, a des souvenirs douloureux. Il vit dans un luxe inouï dans le château de Wawel. Son père, Hans Frank, le « boucher de Cracovie », est gouverneur de Pologne. Mais des visites cauchemardesques dans le ghetto, sous escorte SS, avec une mère cynique et vénale, afin d'acheter des denrées à bas prix, le marqueront à jamais. Celui qui dit : « Même enfant, j'avais la conviction d'appartenir à une famille criminelle », reniant violemment les siens, sera porté par un appétit de vérité toute sa vie. Martin Adolf Bormann, le fils du « Führer de l'ombre », abandonné et dressé dans un internat paramilitaire, choisira quant à lui la prêtrise et l'amour.

Ce livre est un étrange album de famille, un défilé de têtes blondes et souriantes, fratries nombreuses immortalisées avec leurs pères hauts dignitaires du Reich, leurs mères complices, dans des cadres idylliques, châteaux, chalets, ou au Berghof aux côtés de l'oncle Adolf, le parrain de la plupart d'entre eux. Des enfants qui ont connu le confort, les privilèges, mais aussi le mensonge et le cynisme, une vision atroce et délirante du monde. Préservés de la vérité, ils ont vécu ensuite la rupture d'avec leurs certitudes, la séparation brutale d'avec les leurs, pour connaître la honte et le rejet. Puis ils ont dû passer le reste de leur existence avec un nom synonyme des pires atrocités, marqués au fer rouge de l'abomination, s'essayant avec plus ou moins de succès à faire la part entre le père aimé et aimant et le criminel de masse. Tentant de régler, chacun à sa manière, l'impossible question de l'héritage infiniment lourd et de la culpabilité. Mais comment réconcilier l'inconciliable, encore moins comprendre ? Peut-être ce qui s'est passé ne doit-il justement pas être compris, suggère Primo Levi.

L'ouvrage de Tania Crasnianski est fascinant et nécessaire en ce qu'il donne à voir l'impensable. Non l'essai d'une historienne à proprement parler, c'est peut-être ce qui fait sa singularité et son intérêt, mais celui d'une femme à la triple origine, allemande, française et russe, qui poursuit une quête de l'intérieur, depuis son propre questionnement généalogique. On a tout fait, dit Niklas Frank, pour qu'en Allemagne, après la guerre, le régime ne soit pas jugé, que les fils ne questionnent pas les pères. Dans Ézéchiel, il est dit : « Les pères ont mangé les raisins verts et les dents des enfants en ont été agacées. » Dans Les Lamentations : « Nos pères ont péché, ils ne sont plus, et c'est nous qui portons la peine de leurs iniquités. » Les crimes des pères sont pléthores, ils sont consubstantiels de notre humanité. Idoménée tue son fils au retour de la guerre de Troie, après un voeu à Poséidon. Jephté tue sa fille à la suite d'une promesse à Dieu. Parfois les crimes sont plus flous, relevant de la psychanalyse. Kafka, dont on connaît l'impossible relation à ce père qui le réduit à l'impuissance, le met en scène dans la nouvelle « Le verdict », dans laquelle un géniteur tyrannique et pervers dépossède son fils de sa vie et le condamne à la noyade. « Chers parents, je vous ai pourtant toujours aimés ! », lance le fils obéissant avant de se donner la mort.

Plutarque ne nous dit-il pas, citant Euripide, dans Sur l'éducation des enfants : « Un homme, fût-il un héros, est réduit à la condition d'un esclave, s'il se sent flétri par la tache d'un père criminel ou d'une mère coupable » ? Dès lors, comment, pour ces enfants de bourreaux, victimes impossibles à entendre, parvenir à laisser éclore en eux un désir de vie, alors qu'ils ont été nourris au lait de la transgression la plus absolue, le meurtre de millions d'hommes, de femmes et d'enfants ? La fille de Staline, elle, aura vécu une triste existence de peur et d'errance, tentant d'échapper au fantôme paternel.

On peut oser ici une lecture en miroir de l'histoire de Herschel Grynszpan, ce jeune Juif polonais de 17 ans qui, pour venger ses parents et plus largement ses coreligionnaires des humiliations subies, assassine un diplomate du Reich à Paris en novembre 1938, provoquant ainsi en représailles, dès le lendemain, la fameuse Nuit de cristal. Il était question de réparer les crimes commis à leur encontre. Mais ne s'agirait-il pas aussi, dans les replis de l'inconscient, de punir les pères de l'éternelle culpabilité qu'ils font peser sur les fils, un crime en forme de malédiction ?

Levinas, pour qui le rapport à l'autre est le lieu éthique de la transcendance ainsi qu'une philosophie première, nous dit que le visage est la trace de l'infini. Il se présente à moi nu, fragile, porteur du commandement : « Tu ne tueras point. » C'est l'Autre à qui je dois tout. Qu'ont vu ces pères nazis dans le visage des « Autres », ou plutôt que n'ont-ils pas vu, qu'ils devinaient pourtant dans ceux de leurs enfants ? Face à la nudité absolue de l'humain, dans sa part la plus essentielle, la plus souffrante, comment n'ont-ils pas aperçu leur propre visage ? Ont-ils su, eux qui, à Nuremberg, ont plaidé non coupable, qu'ils s'étaient anéantis eux-mêmes ? Et comment leurs enfants, à leur tour, doivent-ils interpréter cette impossibilité de leurs pères criminels à percevoir l'infini en l'humain ? L'enfant blonde qui mange les fraises du jardin d'Auschwitz. Le garçonnet sensible dont la mère fait la chasse aux bonnes affaires dans le ghetto, parmi les spectres. N'est-ce pas déjà une manière d'avoir passé son enfance en enfer ? Primo Levi à Auschwitz-Monowitz, de l'autre côté du mur, au centre du « naufrage spirituel », se souvint des vers de Dante : « Jusqu'à tant que la mer fût sur nous refermée »

Photo: Hermann Göring et sa fille Edda, par Rosemarie Clausen (1939)

À LIRE

Mein Kampf. Histoire d'un livre, Antoine Vitkrine, éd. J'ai lu, 316 p., 7,20 €

Enfants de nazis, Tania Crasnianski, éd. Grasset, 300 p., 20,90€

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« Par les routes », Sylvain Prudhomme,  éd. L'Arbalète/Gallimard

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© Louison pour le NML

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Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF