Des femmes du monde

Des femmes du monde

Du Spitzberg au Japon, du cap Horn au Mali, de plus en plus de voyageuses françaises parcourent les continents au XIXe siècle. Souvent clairvoyants, leurs récits reflètent leur désir d'émancipation.

La renommée d'Alexandra David-Néel, première Européenne à pénétrer en 1924 dans Lhassa au Tibet, ne doit pas occulter les épopées des aventurières françaises du XIXe siècle qui avaient largement sillonné les cinq continents. Françoise Lapeyre, spécialiste de ces exploratrices, a retrouvé tous les récits de voyages au féminin. Sa connaissance encyclopédique et ses recherches quasi archéologiques font remonter le tout premier à 1691, quand la baronne d'Aulnoy, la célèbre auteur de contes de fées, publie Relation du voyage d'Espagne. Les impressions de voyage restent un genre très en vogue au XIXe siècle. De nombreuses revues en offrent à leurs lecteurs. La plus connue est la revue Le Tour du monde, créée par le saint-simonien Édouard Charton. Parmi ses cinq cents contributeurs, elle compta vingt-cinq femmes. D'après une bibliothèque spécialisée, plus de soixante-dix Françaises ont quitté leur pays entre 1800 et 1900, rapportant des récits qui illustrent, au-delà du goût du voyage et de l'écriture, une volonté d'émancipation dans une société qui entend limiter le territoire des femmes à la vie domestique.

Qui sont ces frondeuses ? Romancières, reporters, croyantes, globetrotteuses, chercheuses d'or, épouses de scientifiques accompagnant leur mari, elles ont défié l'adversité et les obstacles. Comme les hommes, elles ont affronté la chaleur, le froid, la faim, les maladies tropicales, la solitude, les vols, les pirates des mers de Chine, les bandits mexicains, ainsi que « les épreuves intimes de leur corps ». Du Spitzberg au Japon, de Wallis et Futuna à l'Amérique latine et à ses mines de diamants brésiliennes, de l'Afrique du Sud au Mali, sans oublie r l'Orient, elles ont parcouru des contrées hostiles, au terme de traversées éprouvantes. Pour rejoindre San Francisco via le cap Horn en partant du Havre, il fallait compter six mois sur une goélette (le voilier des pauvres), avec une seule escale à Rio de Janeiro. Ennui garanti ! Marie-Françoise Perroton, une ouvrière du textile à Lyon, devenue soeur mariste et missionnaire à 49 ans, décida de s'engager en Océanie. Onze mois d'équipée vers Wallis et Futuna par Madère, la Patagonie et Tahiti ! Fanny Loviot, embarquant avec sa soeur pour la Californie, succomba à la tentation de la ruée vers l'or en 1852. Revenues en France par Hongkong, elles réalisèrent un tour du monde pendant plus de deux ans.

Audace, curiosité et absence de préjugés sont les vraies qualités des voyageuses, dont certaines sont choquées par l'esclavagisme aux États-Unis et en Afrique. Découvrir les pays à travers leur regard et leur sensibilité aide à dépasser les niveaux de lecture récréatifs immédiats que constituent le dépaysement exotique et le récit d'aventure. Ce qui n'empêche pas certaines d'être aussi peu clairvoyantes que leurs contemporains, notamment à propos du servage en Russie. Deux cas sont relevés. Exilée chez les tsars de 1795 à 1800, l'artiste peintre Élisabeth Vigée Le Brun demeure impassible : « Ce qui m'a paru le plus étrange, c'est de voir quelques-unes de ces dames faire coucher une femme esclave sous leur lit. » Germaine de Staël est aussi aveuglée par le faste des palais moscovites et par une haute société très francophile quand elle écrit que « les grands savent mener la même vie que le peuple ». Les esclaves kalmouks représentent des « êtres avilis qui [lui] gâchent les jouissances de la splendeur ». Les femmes voient-elles plus ou mieux que les hommes ? Les visites de harems auxquelles elles ont seules accès les effraient, à cause du sort réservé à leurs consoeurs. De tous les témoignages sur le monde musulman, celui d'Adèle Hommaire de Hell est le plus amer : selon elle, la femme turque est « condamnée à végéter dans l'ignorance la plus absolue des droits naturels de la femme » et « accepte son infériorité sociale, passivement, fatalement ». Tous ces portraits d'exploratrices montrent qu'en matière d'expérience du monde ces dernières n'ont en tout cas rien à envier aux hommes.

À lire

Le Roman des voyageuses françaises (1800-1900), Françoise Lapeyre, éd. Petite Bibliothèque Payot, 304 p., 9,15€

Nos livres

« Par les routes », Sylvain Prudhomme,  éd. L'Arbalète/Gallimard

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© Louison pour le NML

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF