Blondin, échappé du peloton

Blondin, échappé du peloton

Franc-tireur, anar de droite, buveur légendaire, prosateur de génie, il préférait vouer son style au Tour de France plutôt qu'aux cercles germanopratins. Sa maison historique le réédite en poche.

Non pas Dr Jekyll et Mr Hyde, Antoine Blondin (1922-1991) était plutôt clown blanc et Auguste, à la fois mélancolique et plein de malice. As du calembour et de la litote, il n'a jamais cessé de faire des jeux de mots pour tordre le cou à l'ennui. « L'homme descend du songe », marmonnait-il dans sa barbe. Il ne se refusait aucun plaisir pour la titraille : « Cent mètres plein la vue ! », « Des dandys de grands chemins », « Zigzag dans le rétro », « Allons enfants de l'apathie »... D'évidence, il y a un avant et un après Blondin. L'insurgé voyait chez les cyclistes une armée d'hommes debout. Il utilisait la verve homérique dans un monde où plus personne n'osait s'extirper de la parade. Il opta pour l'épopée comme d'autres pour l'ENA. Quand on le croisait dans la rue, il semblait toujours escorté par une nuée de muses. Il disait boire de l'encre pour pisser de la copie. Chevalier sans monture, excepté un vélo dans la tête, il illustrait finalement le mot de Malraux : « Tout ce qui n'est pas légendaire n'existe pas. » De son vivant, Blondin a entendu tout ce qu'on a dit de lui à sa mort : homme de panache, l'apôtre de la prose pleine de bravoure, la grâce d'écriture, un écrivain d'ambiance mais sans histoire, l'honneur avant les honneurs, un anar royaliste...

L'oeuvre romanesque d'Antoine Blondin fut une peau de chagrin. Mieux vaut cinq romans cultes qu'une litanie d'ouvrages publiés pour faire tourner la boutique. Antoine Blondin n'a jamais été à la mode parce qu'il s'est dispensé d'intervenir dans le débat public. Personne ne l'a vu monter sur les escabeaux de la gloire pour donner son avis sur l'augmentation du prix de la baguette. Et quand on l'invita, comme François Mitterrand lors d'un meeting à Vichy, on s'empressa de débrancher le micro dès lors que l'insolent déclara à la tribune : « Chers Vichyssois, chers vichystes... » Le malicieux dégainait ses traits d'esprit avec une justesse jamais prise en défaut. Quand il traita Françoise Giroud de « précieuse radicale », l'uppercut verbal contre la journaliste de L'Express enchanta ceux qui n'en pensaient pas moins.

Antoine Blondin était taxé d'homme de droite par les doués pour la reptation qui détestent toujours ceux qui ne roulent pour personne. Le Hussard affichait le plus grand mépris pour l'engagement politique en plein règne de Jean-Paul Sartre. Le bon bougre s'amusait à avoir mauvaise réputation. Dans le gotha littéraire, on répétait que l'ancien du STO avait fait ses débuts à Rivarol, un journal qui lui servit à encenser Raymond Queneau et à vilipender François Mauriac, trop opportuniste à ses yeux. Le jeune Blondin était parti en Allemagne, certain que sa présence permettrait de libérer un prisonnier, trompé par la duperie de la « relève » prônée par Pierre Laval, le laquais des nazis. Auparavant, il découvrit le journalisme grâce à Roland Laudenbach, directeur de la revue Prétexte. Jusqu'à cette rencontre fondatrice, il était tiraillé entre une mère poétesse, Germaine Blondin, et un père, Pierre, au destin d'écrivain raté qui ne réussit que son suicide, le 5 août 1948.

Pessimiste hilare, Antoine Blondin décida de franchir le Rubicon et se concentra sur le manuscrit de L'Europe buissonnière (1948), où il entremêle ses souvenirs du STO et la guerre avec le ton altier et désenchanté qui fait son charme. Les lecteurs qui comptent dans Paris remarquent d'emblée l'ovni littéraire et lui décernent le prix des Deux-Magots. Marcel Aymé, l'un de ses auteurs de chevet, le met en présence de Roger Nimier, dont il appréciait Les Épées (1948), mais les jeunes romanciers impulsifs en vinrent presque aux mains près du comptoir de La Rhumerie. L'attraction entre les deux turbulents ne fut qu'une question de temps. S'ensuivit « une nuit de trois mois puis un jour qui dura quinze ans », confia Blondin. Marcel Aymé se félicita d'être un entremetteur pour le plus grand bien des lettres françaises. En marge de la milice littéraire, l'auteur du Passe-muraille voyait en Blondin un écrivain loin du caporalisme de l'édition, autrement dit son héritier. Il lui arrivait de régler les ardoises de son ami, en toute discrétion.

Rejetant tous les pouvoirs, y compris le gaullisme, Blondin faisait l'amitié en cachette avec Nimier. Ce fut l'association d'un paysan chic et d'un élégant toujours tiré à quatre épingles. Bernard Frank - du camp d'en face - regroupa Blondin, Nimier, Michel Déon et Jacques Laurent sous l'appellation des Hussards, lesquels avaient la particularité de ne jamais se réunir. Aux réunions politiques ils préféraient l'estime réciproque. Héritiers spirituels de Céline, Léautaud, Morand, Chardonne et Jacques Perret, entre autres stylistes de haut parage, Blondin et Nimier étaient des réfractaires à l'existentialisme. Au lieu de parader à la terrasse des cafés, ils passaient beaucoup de temps dans les stades. Pour eux, le sport était moins un opium du peuple qu'un vibrant opéra de l'oeil, soit l'expression ludique d'un esthétisme. Blondin, la clope au bec et un verre à la main, détestait la gymnastique. Dès son enfance, il a tenu un cahier pour y recenser les exploits de Rudi Hiden, le gardien de but du Racing Club de Paris, mythe vivant de la Wunderteam autrichienne d'avant l'annexion par Hitler. Le sport lui permettait de rester enfermé à double tour dans son enfance. Esclave de ses admirations, il vivait intensément les émotions des autres pour les sublimer dans de brillantissimes écrits.

« Je n'ai pas d'argent, mais je vous présenterai mes amis », aimait dire Blondin dès qu'il rencontrait quelqu'un. Pour se démarquer des auteurs dits intellectuels, il alignait des articles sur Jacques Anquetil et les coureurs du Tour de France, partageant les risques des champions et de la lanterne rouge suivie par la voiture-balai. Il changea de monde, assuré de ne pouvoir changer le monde. Selon lui, l'impassible n'était pas français. L'univers de la petite reine et des grands braquets lui convenait très bien. Coppi et Bahamontes en lieu et place de Heidegger et Nietzsche. La prose d'Antoine Blondin résiste mieux à l'usure du temps que les chroniques grandiloquentes des messieurs-je-sais-tout. Blondin écrivait à l'imparfait du subjectif, sans adopter l'attitude des donneurs de leçons. Sa belle calligraphie masquait ses batailles avec le langage : « J'aime surtout avoir écrit. » Il alimentait sa légende avec des aphorismes inoubliables : « On boit ensemble mais on est saoul tout seul. » La boisson l'aidait à moins bégayer, disait-il. L'écrivain au compte-gouttes se fit plâtrer pour éviter de remettre un manuscrit. « Jamais je n'ai gagné autant de prix et d'argent depuis que je n'écris plus », rappelait-il, avec un sourire en coin.

Déçu par le monde littéraire qui confond souvent la chèvre et le berger, Roger Nimier, 25 ans, décida de ne plus publier de livres pour se consacrer à la presse, après cinq romans. Il avait la notion du temps qui passe : son père inventa l'horloge parlante. Blondin n'oublia pas le suicide littéraire de son ami, mort dans un accident de voiture, la nuit du 28 au 29 septembre 1962. À 40 ans, Antoine Blondin ne dépassera pas non plus le chiffre 5, celui d'un défenseur central de langue française. Le romancier esseulé semblait transporter sur ses épaules le cadavre de ses intimes : Nimier, Aymé, mais aussi Albert Vidalie et Guy Boniface, l'international du XV de France que le père de deux filles considérait comme son fils spirituel. Depuis leur disparition, il errait dans une nuit perpétuelle.

À l'écart du réseau « Galligrasseuil », l'électron libre publia tous ses romans chez Roland Laudenbach, son mentor de La Table ronde (désormais sous le pavillon Gallimard). Après L'Europe buissonnière, Blondin cultiva derechef la frivolité pour afficher sa liberté de ton. L'espiègle provocateur adorait lancer des piques à l'adresse des faux résistants. Mine de rien, il illumina la décennie 1950 : Les Enfants du bon Dieu (1952) mettent en lumière un professeur d'histoire qui la réécrit à sa guise, et L'Humeur vagabonde (1955) stigmatise la bourgeoisie avec d'innombrables clins d'oeil à l'entourage du rebelle. Il y a eu quelques entorses au silence : Un singe en hiver (1959) et Monsieur Jadis ou l'École du soir (1970). Puis un recueil de nouvelles (Quat'saisons, 1975) et un bouquet de préfaces sur ses écrivains fétiches (Certificats d'études, 1977). Après avoir déposé la plume, les bars ne lui servaient même plus de phares. Si on lui proposait de revêtir l'habit vert du Quai Conti, Antoine Blondin se hâtait d'enfiler le maillot 13 de son ami rugbyman disparu. Le mortel non pratiquant ne croyait qu'aux dieux du stade.

EXTRAIT

Les bouts de rôle, ça n'a qu'un temps ; je suis payé pour le savoir. On s'en remet mal ; on ne sait plus si l'on est d'ici ou d'ailleurs. Des charmes contradictoires continuent de vous suivre, qui vous divisent et finalement vous paralysent : on n'est plus que de nulle part, et meurtri.

Il faut bien en revenir à la figuration qui est un art de l'esquive. « Pas pris, pas vu », c'est notre maxime quotidienne. La caméra rejette celui qu'elle a repéré. Tant que nous ne tombons pas sous son oeil nous pouvons revenir le lendemain accomplir notre simulacre. Chacun de nos jours est impliqué par notre néant de la veille.

Artistes bien sûr, comme tout le monde, mais artistes de complément, on n'exige rien de nous que cette minceur pelliculaire entre la présence et l'absence ; nous sommes là pour faire nombre. Tout ce qu'on nous demande c'est de ne pas bouger. Et pourtant, tels que nous voilà dans ce wagon immobile, nous sommes ceux qui ont eu l'humeur vagabonde. [...]

L'Humeur vagabonde, Antoine Blondin (1955)

À lire

L'Europe Buissonnière, Antoine Blondin, éd. La Petite Vermillon, 416 p., 8,70 €

Les Enfants du bon Dieu, Antoine Blondin, préface d'Alain Cresciucci, éd. La Petite Vermillon, 272 p., 8,70 €

L'Humeur vagabonde, Antoine Blondin, éd. La Petite Vermillon, 208 p., 7,10 €

Sur le tour de France, Antoine Blondin, éd. La Petite Vermillon, 260 p., 7,10 €

Grand entretien

Claire Marin © HANNAH ASSOULINE/Ed. de l'Observatoire

Claire Marin
Auteure de Rupture(s) (éd. de l'Observatoire)

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