« Passer la tête hors de l'enfance »

« Passer la tête hors de l'enfance »

En quelque 160 pages, un adolescent fend l'armure, sous la plume d'un Uruguayen décidément brillant.

Chaque jour, Maximo Seigner, le jeune héros de 17 ans d' Ici et maintenant, découpe dans le journal un article qui retient son attention, et il le colle dans un cahier, herbier aléatoire du monde, de la connaissance, et des faits divers humains. C'est le moment le plus intense et important de sa journée, rythmée sinon par les reproches d'une mère distante, les pitreries d'un oncle idiot et envahissant, et les attaques d'un petit frère qui, à 9 ans à peine, a tout d'un pervers manipulateur.

En plus de ce découpage quotidien, Maximo collectionne les revues scientifiques (Trésor de la jeunesse, Ici et maintenant, Connaissance) qu'il range dans des séries de classeurs. Cette pratique assidue lui permet par exemple de comparer sa mère avec un élément du tableau de Mendeleïev (l'argon, « un gaz rare [...] et impossible à combiner avec tout élément »), de faire des digressions sur l'impossible appartenance des loutres à la famille des mustélidés, d'évoquer au débotté l'histoire récente de l'Angola, les pinsons de Darwin ou le traité d'Utrecht (1713). Le livre est raconté à travers les yeux et la voix de ce jeune « érudit héroïque », multipliant digressions, écarts, fixations, d'une drôlerie et d'une intelligence admirables. Cette érudition héroïque constituerait d'ailleurs un bon titre alternatif pour ce roman : l'écrivain idéal pourrait bien être, en effet, un enfant obsessionnel un peu plus intelligent que la moyenne, spécialiste de tout (c'est-à-dire de rien), construisant sa légitimité sur cette fondamentale illégitimité et une attention aiguë au monde, tâchant de rassembler les choses entre elles pour donner une sensation d'ordre au chaos.

Mais cette propension à classer et à connaître cache chez Maximo bien des ignorances et des désordres intérieurs. Parmi ceux-là figurent la raison de la disparition de son père quelques années plus tôt, tout comme l'énigme de la présence constante de l'oncle Marcos auprès de sa mère. Maximo croit fuir ces questions en s'engageant dans le premier emploi de sa courte existence : il signe pour être groom dans un hôtel de classe internationale près de chez lui. Alors qu'il enfile son costume d'employé de classe internationale, le passé ressurgit en quelques heures fatidiques.

Comme dans l'excellent Scipion, paru en français en 2015 mais postérieur à Ici et maintenant, le romancier uruguayen, décidément extrêmement doué, signe un roman psychologique d'aventures (ou un roman d'aventures psychologiques) avec un art saisissant du dialogue, mais surtout de la scène minimale, étirée et haletante. En son centre apparaissent les questions de filiation et d'héritage relues en un sens inattendu : les certitudes s'inversent, le passé se dévoile par des coups d'éclat intimes qui résonnent longtemps. Pablo Casacuberta ne prend jamais ni le dessus ni de l'avance sur ses personnages, il fait corps avec eux et leurs rythmes, avec leurs illusions et leurs épiphanies corporelles, leur intelligence et leur bêtise momentanée. Nous accomplissons ce parcours intense et intime avec Maximo, nous partageons son « indignation devant la résistance que le monde oppose quand on passe la tête hors de l'enfance », nous recollons des morceaux de passé dans le cahier désordonné, nous faisons l'amour pour la première fois. En somme, nous devenons adultes avec lui, et c'est assez vertigineux.

À la fin du livre, Maximo pressent qu'il ne pourra plus se contenter de lire compulsivement des revues encyclopédiques ni de tenir son « journal de naufragé » composé de coupures d'articles de presse. Quel est leur lien avec la vie ? Que nous apprennent ces morceaux de science brute de la responsabilité, de la honte, du dépit, du plaisir qu'il vient d'expérimenter ? Le bouleversant trajet accompli par le héros en quelques heures et quelques pages est un apprentissage sensuel et intellectuel, une ouverture à une autre conscience de la réalité qui redéfinit le passage à la maturité tout comme le savoir propre au roman. Maximo le formule ainsi en reprenant les titres de ses revues fétiches : devenir adulte consiste à « parcourir le chemin qui va de Connaissance jusqu'à Ici et maintenant ».

À lire

Ici et maintenant, Pablo Casacuberta, traduit de l’espagnol (Uruguay)par François Gaudry, éd. Métailié,164 p., 17 €.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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