Une adolescence « feuillets au poing »

Une adolescence « feuillets au poing »

Pierre Guyotat a obtenu le 6 novembre le prix Médicis 2018 pour Idiotie.

Pierre Guyotat écrit comme il respire. Au point qu'il serait bien en peine de trouver son souffle s'il n'écrivait pas. Cela donne des récits bruts en forme d'émanations de sa propre chair, exclusifs, malgré la splendeur singulière de leur lexique, de toute affèterie ou faux-semblant. Idiotie ne fait pas exception à l'objectif d'absolu que s'est fixé l'auteur de Tombeau pour cinq cent mille soldats depuis ses premiers écrits à la sortie de l'adolescence, période où il fait retour, à bientôt 80 ans, dans un texte incandescent, sans avoir perdu une once d'innocence ni un gramme d'exigence. Pourquoi avoir choisi ce titre a priori aussi dérisoire que dévalorisant, alors que Pierre Guyotat pourrait fort bien déclarer, à l'instar du M. Teste de Valéry : « La bêtise n'est pas mon fort » ? Guyotat ne donne pas d'explication à cet intitulé, tout au plus un indice en évoquant son « rapport conflictuel à ce que l'on nomme "le réel" ». La tentation est grande de rapprocher cette « idiotie » de la définition qu'en donnait le philosophe Clément Rosset, disparu en avril dernier. Pour ce dernier et pour le dire vite, le réel est « idiot », au sens premier que lui donnaient les Grecs : l'idiotie, c'est le simple, le particulier, le non-dédoublable. Traiter de l'idiotie, c'est évoquer un réel inévitable, inamovible, indifférent dans son unicité et son absence de sens. Se confronter au réel, quitte à y prendre des coups et à y mettre sans cesse son corps et sa vie en jeu, c'est bien à quoi s'expose Guyotat. Automne 1958 : « Entre deux coulées de pisse séchées - se lancer dans le sale, l'approcher, le toucher, vivre enfin comme un homme passe par ce contact, ce "partage" de la misère. »

ILLUMINATIONS D'UN DORMEUR HALLUCINÉ

Idiotie débute sous le pont de l'Alma, « sous le dessous noir des arches » où le jeune homme a fait choix de passer la nuit. Après neuf années de pensionnat religieux, alors que sa mère adorée est morte depuis deux mois, la fugue d'un milieu familial endeuillé et la confrontation avec lui-même s'imposent à lui. Après une passion enfantine pour la gouache et le dessin, le démon de l'écriture l'a débauché dès 14 ans, lorsqu'une soeur de sa mère, qui a pris le voile le jour des accords de Munich, lui offre la première édition numérotée des oeuvres de Rimbaud éditée au Mercure de France. Une illumination : hanté par la culpabilité et une idée spéciale du sacré, voire de la sainteté, il commence « feuillets au poing », à mettre en mots les flux chaotiques de son existence, avec une précision et une sincérité totales, en métamorphosant l'abjection en éclats de beauté répulsive.

On n'est pas longtemps seul sous un pont, des ombres furtives rejoignent le dormeur halluciné : « d'un tas de hardes, une main, pote, d'un bras nu marqué de cicatrices, ramène les guenilles vers le haut où ça renifle ; je suis la main vers de grosses narines où un doigt à l'ongle encrassé fouille ; plus haut, des mèches bouclées, un peu grasses, sortent des oreillettes relevées d'une casquette de surplus ; des cils aussi longs que des faux battent un haut de joue dont le rose se voit dans le halo rouge [...]. Plus bas, les fesses se recambrent dans un ronronnement sous le haillon je vois qu'un short court aux plis rougis par le halo du bateau qui s'immobilise les moule, troué jusque le devant, dans l'évasement des cuisses. [...] je vois, par les trous, le bord inférieur de la fesse, la ligne, encrassée, croûteuse, de l'entrefesse vers l'organe où la toison brille, humide, pâteuse, dans le halo rouge du bateau qui redémarre dans un jet de fumée. »

SEXE OMNIPRÉSENT

Cette prose en tension, clinique, cet assemblage de phrases brèves, qui décrivent en une multitude d'écrins de peu de mots tant les faits que les sensations, tisse la matière éruptive d'un récit qui saisit le « réel » en une succession d'images, comme le ferait un appareil photo bloqué sur le mode rafale. Cette frénésie en flashs happe et bouscule le lecteur tout le long du récit. Un récit qui traverse le Paris gris des années 1950, où le jeune homme, coursier pour une vague maison de confection, cartographie la capitale sur son vélo et subit aussi l'expérience de la faim. Il se nourrit dans les poubelles des halles où « les essaims de mouches cinglent vers la carne » et fait son ordinaire de pain et de sel trempé dans l'huile, évitant que le bruit de sa mastication n'attire l'attention d'une logeuse revêche. Le sexe, chez cet adolescent encore vierge, est omniprésent : odeurs séminales mêlées d'excréments, visions de seins aux brunes aréoles suant de lait et de sensualité. Ces images récurrentes abondent aussi dans la seconde partie du récit où, rattrapé par la conscription, il rejoint l'Algérie. Son esprit réfractaire lui vaut moult tabassages et vexations des gradés et de longs séjours en cachots puants. Le tout ponctué d'une aventure où le sexe, la mort, le sang, les couteaux et les chiens livrent dans la pénombre un combat incertain.

IDIOTIE, Pierre Guyotat, éd. Grasset, 252, p., 19 E.

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PIERRE GUYOTAT POLITIQUE, Julien Lefort-Favreau, éd. Lux, 296 p., 18 E.