Quand les romans nous mentent

Quand les romans nous mentent

Dans son dernier essai, Maxime Decout nous invite à mener l’enquête sur ces romans qui tentent de duper le lecteur. Quelles formes l’imposture prend-elle en littérature ? Que traduit-elle de notre rapport à la vérité, au sens ? Laissons-nous nous prendre à ce jeu de déchiffrement des artifices littéraires…

Par Manon Houtart.

Après En toute mauvaise foi. Sur une paradoxe littéraire et Qui a peur de l’imitation ?, Maxime Decout, maître de conférences à l’Université de Lille, se penche sur les pouvoirs de l’imposture et vient ainsi couronner une trilogie dédiée aux ruses, artifices et manigances dont recèle la littérature. Accompagné d’écrivains du XIXe et XXe siècles tels qu’Agatha Christie et Conan Doyle, ou encore Georges Perec, Alain Robbe-Grillet et Vladimir Nabokov, l’auteur nous éveille aux arcanes des romans policiers et romans à énigme pour explorer comment l’imposture y est à l’œuvre. En écho à Pierre Bayard et ses contre-enquêtes des romans d’Agatha Christie, Maxime Decout nous livre un essai érudit, truffé d’humour et de malice, qui suscite chez le lecteur la curiosité avide et amusée d’un détective.

L’enquête est amorcée d’emblée : d’où vient la prolifération d’impostures littéraires, en particulier aux XXe et XXIe siècles ? Si la fascination de la littérature pour l’imposture remonte aux mille ruses d’Ulysse dans l’épopée homérique, un moment charnière peut être identifié au tournant du XIXe siècle, à la suite d’une triple crise, du savoir et de la vérité, du sujet, et de l’authenticité. Cette crise participe à un intérêt grandissant pour le mensonge, plus seulement comme thème, mais comme mécanisme qui dépasse le cadre du récit et va jusqu’à piéger le lecteur. L’imposture n’est plus l’apanage des personnages, comme c’est le cas notamment dans L’Adversaire de Carrère ou L’Imposteur de Cercas, il arrive désormais qu’elle soit endossée par le narrateur lui-même, si bien qu’on ne sait plus à qui attribuer le statut de « garant du récit ». Un rapport singulier est alors instauré entre l’œuvre et le lecteur : l’acte de lecture devient un défi herméneutique à relever, un jeu, une rivalité.

Et c’est en cela que l’imposture littéraire est féconde, tant au regard des multiples interprétations qu’elle autorise, que dans les subterfuges toujours plus inventifs mis en place par le romancier. Le texte devient alors le lieu d’un duel entre le lecteur et l’auteur, où celui-ci a « sournoisement arrangé les découpes et astuces du texte », à l’instar du fabricant de puzzle dont Perec décrit l’habileté dans La Vie mode d’emploi. De nombreux romans à énigme s’inspirent d’ailleurs du jeu : La Défense de Loujine de Nabokov emprunte au jeu d’échecs, Le Château des destins croisés de Calvino se calque sur le tarot… Le recours aux dispositifs du jeu et de l’enquête policière, qui concentrent la « lutte entre l’intelligence humaine et l’opacité du monde », révèle un désir impérieux de mise en ordre du réel. Or, contrairement aux romans de Agatha Christie et Conan Doyle, où la résolution de l’énigme vient systématiquement fournir un apaisement jubilatoire au lecteur, d’autres œuvres, plus tardives, de Borges, Robbe-Grillet ou Butor par exemple, se soustraient à toute clarification finale tranquillisante. « Ces romanciers racontent, tant dans la forme de leur texte que dans leur intrigue, cette impossible quête, au sein d’un monde décousu et impénétrable, un univers où, parce que gagné par l’imposture et rétif à toute investigation rationnelle, la vérité et le mensonge, le hasard et la nécessité, ne sont plus des absolus mais des notions relatives », explique Decout.

Ce refus d’un sens unique projeté sur l’œuvre est aussi ce qui explique la méfiance des écrivains à l’égard de la psychanalyse. Outre leur crainte que les théories freudiennes n’entrent en concurrence herméneutique avec la littérature – les deux disciplines ayant pour objet d’investigation les tréfonds de l’homme –, ils blâment la psychanalyse d’appliquer à leurs œuvres une grille de lecture réductrice. Certains auteurs, tels que Nabokov dans La Méprise, entreprennent alors de mettre en déroute le psychanalyste en introduisant dans ses textes des guets-apens qui résistent à ses clés d’interprétation. La ruse devient alors un « instrument de rébellion, mais aussi d’affirmation de rapports dissidents au monde, à soi et au sens », « un refus de l’idiotie du réel ».

Les duperies, dans le réel et dans le texte, appellent inexorablement une enquête, un déchiffrement. En cela, la démarche du détective peut être rapprochée de celle du critique littéraire : Dupin, dans Le mystère de Marie Roget, résout l’énigme uniquement grâce à des coupures de journaux. « Enquêter est ici tout simplement synonyme de lire », et ce, d’autant plus vu le « virage textualiste », comme le nomme Decout, qui s’opère dans les romans policiers où les indices deviennent strictement textuels. Mais il existe toutefois une divergence notoire entre enquête littéraire et enquête policière, puisque « leur rapport au hasard, à la gratuité et au sens n’est pas le même », et que, dans l’enquête policière, tout détail n’est pas signifiant, comme voudrait le croire Dupin.

Aussi la littérature semble-t-elle pouvoir échapper, en toute impunité, aux injonctions de vérité et de sincérité qui ordonnent les relations humaines dans le réel. Encagée dans le roman, « l’imposture appelle à être lue à l’écart de l’antagonisme du bien et du mal ». Bénéficiant d’un régime moral particulier, la littérature peut se permettre de jouer avec la vérité, de faire coexister des choses logiquement inconciliables et de laisser la polysémie se déployer : elle jouit là d’un privilège qui la distingue des autres sciences humaines, desquelles la mauvaise foi est – ou du moins, devrait être – exclue. « La spécificité du discours littéraire est effectivement de pouvoir supporter la contradiction, le paradoxe, l’erreur, et d’en faire la matière même de son rapport au sens ».

On avance dans l’ouvrage comme sur un plateau de jeu, où les figures d’imposteurs et les artifices des romanciers sont tour à tour avancés comme des pions, pour nous déconcerter, nous confondre et semer le trouble. L’auteur, adoptant l’air espiègle de l’enquêteur, anticipe nos mouvements hésitants, et, puisqu’il faut, pour qu’une imposture fonctionne en tant que telle, qu’un pan de son voile soit levé, il insinue quelques indices de ses manœuvres subreptices. Car si on envisage que tout texte, voire tout acte de langage puisse être une imposture, « un assemblage de mots étrangers et extorqués », on se surprend en effet à suspecter l’essai lui-même de nous avoir bernés.

 

À lire : Les pouvoirs de l’imposture, Maxime Decout, Les Editions de Minuit, 192 p., 19 €

 

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