Noir c'est noir

Noir c'est noir

Pourquoi est-il plus simple de regarder en face les fonctionnements et les conséquences de la catégorisation raciale aux États-Unis qu'en France ? Une question au cœur du premier essai de la chercheuse Maboula Soumahoro.

Par Sandrine Samii

Quitte à chasser les anglicismes, débrassons-nous de l’inutile mais non moins persistant « Black » pour désigner une personne noire. Cet euphémisme, pour la docteure en civilisations du monde anglophone et spécialiste en études de la diaspora noire/africaine Maboula Soumahoro, dit l’impossibilité de parler de la race (comme construction sociale, est-il encore besoin de le rappeler ?) en français. « Black » renvoie à l’étranger, à l’altérité. « Noir » sonne peut-être trop comme « nègre », un terme qui hante les consciences, pour reprendre Achille Mbembe et sa Critique de la raison nègre. Être noire et française est une expérience qu'il faut taire. C’est pourtant la réflexion qu’a voulu mener Maboula Soumahoro Dans l’essai Le Triangle et l’Hexagone (éd. La Découverte).

Elle le concède, aborder ce sujet en anglais lui serait plus aisé. Sa situation s’apparente à celles de nombre de lectrices francophones ayant fait leur éduction sur l’intersection entre la misogynie et le racisme avec des penseuses américaines comme Audre Lorde et bell hooks, avant de découvrir leurs ainées, la martiniquaise Paulette Nardal ou la Coordination des femmes noires. C’est ainsi Outre-Atlantique, à la City University of New York, que Soumahoro découvre que les questions raciales peuvent être des objets de recherche légitimes : « J’ai eu accès à des cours portant sur l’histoire africaine depuis la période précoloniale, les cultures afro-caribéennes, des séminaires en littérature francophone des Antilles et de l’Afrique et sur la diaspora africaine. » Elle y suit des cours dirigés par Édouard Glissant et Maryse Condé, deux auteurs jamais titularisés en France.

Son parcours – ses origines africaines, sa vie en France et ses années aux États-Unis – la pousse à s’intéresser à ce qu’elle nomme « le Triangle » : l'espace géographique connectant l’Europe, l’Afrique et les Amériques, « parsemé de migrations tant volontaires que semi-involontaires et absolument involontaires qui ont produit la diaspora noire/africaine. » Elle est intéressée par le rapport de la diaspora à l’Afrique et inversement, et notamment par les scénarios de retour à la « terre d’origine », qu’ils soient volontaires ou involontaires, réels ou fantasmés.

Constatant que les travaux scientifiques français traitant de la ségrégation aux États-Unis sont légion, contrairement à ceux parlant du traitement des populations noires en France à la même époque (qu’elles soient antillaises ou africaines), la chercheuse s’interroge : « Les constructions raciales et racistes, l’identité noire existeraient-elles uniquement sur le territoire des États-Unis ? Qu’il s’agisse du contexte colonial ou post-colonial, comment expliquer cette réticence – ou impossibilité – à reconnaître la catégorisation raciale telle qu’elle existe en terre française ? » L’hexagone ayant sa propre histoire esclavagiste et impérialiste, on ne peut la comprendre en se contentant de calquer des analyses sur les États-Unis ou l'Afrique.

Pour dire cette identité-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom, elle commence par se raconter, se sachant chercheuse et, dans sa chair, objet de recherche. Elle prend comme exemples plusieurs moments clés de son parcours universitaire et professionnel dans lesquels être noire a bel et bien eu une influence sur la perception de ses travaux et de l’intérêt qu’elle porte aux études « afrodiasporiques ». Son récit est très personnel, bien qu’il resonnera avec les enfants d’immigrés ayant grandi en banlieue ou encore les femmes noires de milieux modestes ayant accédé à de grandes études. Cette démarche d'introspection, elle la souhaite finalement pour notre société entière. La catégorisation raciale – son histoire et ses effets contemporains, y compris en France – ne pourra disparaitre que s’il est permis de l’examiner, de la sonder. Et la nommer.

 

À lire : Le Triangle et l'Hexagone. Réflexions sur une identité noire, Maboula Soumahoro, éd. La Découverte, 160 p., 16 €

 

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