Mode : sois précaire et tais-toi

Mode : sois précaire et tais-toi

Le plus beau métier du monde de l’anthropologue Giulia Mensitieri est une enquête sur les sacrifices que le monde de la mode – et bien des industries culturelles et créatives – exige de ses travailleurs pour « la chance d'être là ».

Par Sandrine Samii

Pour réussir dans le milieu de la mode, il ne faut pas avoir peur des contradictions : accepter de travailler gratuitement pour des marques très lucratives, essayer d’incarner le luxe auprès de ses clients quand on est rémunéré au SMIC, être au bord du burn-out mais aimer voir les étoiles dans les yeux de ses interlocuteurs quand on mentionne qu’on « travaille dans la mode ». Ces expériences professionnelles alliant prestige et précarité sont monnaie courante dans Le plus beau métier du monde (La Découverte), une enquête ethnographique sur l’industrie de la mode et du luxe menée par Giulia Mensitieri.

L’anthropologue et ethnologue y décrit la haute couture comme ayant une aura aveuglante, d’une brillance intense, éblouissante, et ainsi capable de cacher les conditions bien réelles de la fabrication de ce rêve : l’obtention des matières, les lieux de fabrications, les circuits de ventes et les conditions de travail des petites mains, des photographes, des vendeurs… À la base de cette industrie, l’une des plus lucratives du monde, entourée d’opulence, de strass et de paillettes, on trouve en effet une généralisation du travail précaire voire gratuit.

Giulia Mensitieri a passé près de six ans, par intermittence, auprès de ces travailleurs précaires. D’abord au côté d’une styliste photo travaillant à Paris puis en devenant stagiaire dans l’atelier d’un créateur bruxellois. De shootings photos à la préparation d’une fashion week, elle décrit les tensions et les obligations implicites qui régissent ce milieu. L’attention qu’elle prête à la description toute méticuleuse de ces espaces et des dynamiques qui y existent nous permet de voir au-delà de l’aura éblouissante de la mode et de jeter un nouveau regard sur l’industrie. Pour le privilège de toucher au rêve, pour « la chance d’être là », le monde de la mode exige et obtient de ses travailleurs tous les sacrifices. L’importance des affects y est ainsi primordiale. Un travailleur peut perdre une opportunité parce qu’il n’a pas la « good vibe », n’apporte pas une assez bonne ambiance sur un shoot, a refusé une proposition de travail non rémunéré, ou a fait l’affront d’assumer de placer sa vie personnelle avant une demande professionnelle.

Cette injonction à la flexibilité – entre temps de travail et temps personnel, passion et travail, relations hiérarchiques et amicales – est déjà très intégrée par de nombreux travailleurs des industries culturelles et créatives, mais elle tend à se généraliser. À travers cette enquête, Giulia Mensitieri met ainsi à jour les nouvelles normes salariales qui font de la mode, l’une des industries les plus importantes du capitalisme contemporain, un symbole. Un nouveau modèle davantage qu’une exception.

 

À lire : « Le plus beau métier du monde ». Dans les coulisses de l'industrie de la mode, Giulia Mensitieri, 350 p., 22 € (en poche le 19 mars 2020, 320 p., 14 €)

 

Pour aller plus loin : « La passion peut devenir le levier de nouvelles formes d’exploitation », entretien avec Giulia Mensitieri

 

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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