Les magazines féminins au service de l'idéologie réac ?

Les magazines féminins au service de l'idéologie réac ?

En vacances, sur la plage, les magazines féminins fleurissent au bras des adeptes de lectures légères. Mais quelle idéologie véhiculent-ils exactement ? Femmes-femmes sur papier glacé (La Découverte), classique féministe publié à l'origine en 1974 et réédité avec une préface de la journaliste Mona Chollet accuse, d'hier à aujourd'hui, le retard de ces titres vis à vis de l'évolution de la condition des femmes dans la société.

Par Eugénie Bourlet. 

« La révolution féminine ce n’est pas toujours dans la rue, dans les meetings ou à l’usine. Elle commence aussi derrière les fourneaux », lit-on dans Marie-France en 1977. Ironie ? Non, le propos est bien sérieux, l’article en question mettant en avant « l’Association pour le soutien et la promotion de la femme au foyer ». Douze ans après le vote par le Parlement d’une loi qui leur a permis de travailler et d’ouvrir un compte en banque sans le consentement de leurs maris, l'indépendance financière des femmes françaises est encore dénigrée… dans les pages des magazines qui leur sont destinés. Le conservatisme de la presse dite « féminine » des années 70 saute aux yeux à la lecture de Femmes-femmes sur papier glacé, d’Anne-Marie Lugan Dardigna. Cet ouvrage, publié pour la première fois en 1974 et rapidement devenu un classique féministe, a été réédité il y a quelques mois aux éditions La Découverte. L’essayiste y opère une critique acerbe de ces magazines visant un public féminin, dont la diversité des titres n’altère pas le fait de véhiculer une image unique et aliénante de la femme : mariée, maternelle, au foyer, intrinsèquement dépendante des hommes, passive, etc. À la manière d’une pièce de théâtre dont ils reprendraient infiniment les décors et acteurs à l'identique, ils n’ont de cesse de défendre un modèle de plus en plus éculé, sans aucun recul. « Oui, aujourd’hui comme hier, la presse féminine fournit régulièrement des motifs de sortir de ses gonds », remarque la journaliste Mona Chollet en préface de l’ouvrage, constatant le retard que ces titres accusent encore de nos jours.

La période observée par Anne-Marie Lugan Dardigna présente un intérêt inédit en ce qu’elle concentre sur le plan social des revendications majeures portées par des mouvements d’émancipation comme le Mouvement de Libération des Femmes (MLF), qui dans le sillage des évènements de mai 68 tente de renverser la condition qui leur est imposée par le système patriarcal. Or, comment réagissent les titres de la presse destinée aux femmes face aux quelques combats remportés peu à peu, du droit de travailler à celui de divorcer par consentement mutuel, en passant par le droit à l’avortement ? Analysant une vingtaine de médias de presse écrite destinés à un public féminin (Vogue, Elle, Marie-Claire, Bonne Soirée, Nous deux, Cosmopolitan, L'Amour…), Anne-Marie Lugan Dardigna décrypte plusieurs procédés : d’abord, la volonté de nier ces changements, avant de considérer l’égalité comme un fait accompli, pour enfin récupérer le féminisme de manière lucrative.

Figer la réalité

À partir de la définition du mythe donnée par Roland Barthes dans Mythologies, l’auteure démontre que cette presse naturalise la condition des femmes, en fait un éternel absolu et inchangeable. Le sémiologue énonce à propos du mythe qu’il « ne nie pas les choses, sa fonction est au contraire d’en parler ; simplement, il les purifie, les innocente, les fonde en nature et en éternité, il leur donne une clarté qui n’est pas celle de l’explication mais du constat ». En 1972, on lit par exemple dans Elle : « Les relations entre l’homme et la femme sont toujours conflictuelles. C’est dans la nature des choses », plutôt que de voir confrontée l'insuffisance du couple hétérosexuel comme modèle. Anne-Marie Lugan Dardigna énonce ainsi : « On ne pense pas » dans la presse féminine. On constate, on raconte, on réaffirme la réalité éternelle des choses ». Ce faisant, les magazines féminins nient l’idéologie patriarcale subie par la condition féminine en faisant l’apologie du status quo dans un optimisme guilleret ou, au contraire, au moyen d’un pessimisme moralisateur. Car, en fonction des classes sociales qu’ils visent, le style employé dans les articles diffère quelque peu : dans un magazine comme Elle, on prend par exemple au sujet du viol un ton volontiers léger, charmant, évacuant le problème par des pirouettes, quand un titre comme Nous deux aura recours en matière d'adultère à un jugement autoritaire et répressif. Alors que la condition des femmes évolue lentement, la presse change de stratégie pour l’envisager d’une manière nouvelle : désormais, les femmes ont ce qu’elles veulent, c’est un fait.

Feindre de tenir l’égalité pour acquise

« L’homme est resté l’homme. Tel qu’il était il y a vingt siècles. L’homme !... mais la femme ? Au contraire de l’homme, elle a profondément évolué. Lentement, sûrement, elle a progressé au fur et à mesure des bouleversements jusqu’à s’élever au niveau de l’homme. De servante elle est devenue compagne, puis associée ». À l’automne-hiver 1971, Vogue salue les avancées « historiques » remportées par les femmes… et quelques lignes plus loin, loue ainsi leur autonomie : « Faire l’amour, oui, c’est lui. Mais faire durer l’amour c’est la femme. Un prodige à réussir ! Mais quelle merveilleuse chose que la vie ! ». L'associée a encore du chemin à faire... D'autres magazines auront recours, au début des années 70, à un militantisme de façade — à l’instar d’Elle, organisant les états généraux de la femme en 1970 moqués par le MLF —, ou à une hypersexualisation des sujets traités. L’orgasme devient un sujet central des magazines féminins, dont il faut toutefois se garder de la « tyrannie » : en parler, oui, l'accepter, pas pour tout de suite. Menie Grégoire écrit dans Marie-Claire : « J’ai remarqué que plus une femme est équilibrée, moins elle semble souffrir de ne pas éprouver d’orgasme. Cette attitude m’est apparue comme un signe de maturité ».

Rentabiliser le féminisme

De nouveaux magazines vont tenter de s’adresser désormais à la « femme libérée ». C’est le cas de L’Amour ou de Cosmopolitan. Leurs rédactions, uniquement composées de femmes, vont avoir pour objectif d’aborder authentiquement les sujets, notamment en matière de sexualité. En réalité, l’éloge de la femme libre dans ses désirs repose sur un objectif de rentabilité : pour être ainsi, il faudra acheter ceci, cela… en outre, toujours pour faire plaisir aux hommes. Anne-Marie Lugan Dardigna en conclut : « La sexualité se joue plutôt qu’elle ne se vit. Le poids humain des gestes ne compte pas en lui-même, ni même la beauté d’un corps, mais presque uniquement la consommation à laquelle ce corps ou ces gestes ont donné lieu : « Que votre corps soit une fête pour l’homme de ce soir-là (…) ». L’idée d’un « contre-pouvoir féminin » est également récupérée à des fins mercantiles. Si de nombreuses rubriques « spécial femmes » se fraient une place au milieu des recettes de cuisine et des conseils de beauté, elles font la promotion de nouveaux modes de consommation dans un féminisme de mascarade. L’intellect reconnu aux femmes se fond dans des mises en scène à contre-emploi, parodiques. C’est par exemple une photo trouvée dans Elle qui présente une jeune femme à l'allure d'étudiante, robe de laine et lunettes sur le nez, tenant à la main des ouvrages de Marx et Engels. La légende : « Marron glacé et accessoires acidulés ».

L’étude présentée par Anne-Marie Lugan Dardigna dans cet ouvrage précieux est éloquente : qu’elle se prétende traditionaliste ou progressiste, la presse destinée à un public féminin abonde en clichés conservateurs qui enserrent la vision de la femme dans de lourds carcans malgré les changements soulevés au sein de la société. « Il nous apparaît donc comme vital de savoir évaluer le poids oppressif des magazines féminins et combien est inestimable pour le pouvoir établi, pour les forces réactionnaires et conservatrices, l’idéologie qu’ils véhiculent ». Malheureusement, ce que l’essayiste dénonce n’a rien de dépassé, comme l’observe Mona Chollet dans la préface de la réédition de Femmes-femmes sur papier glacé. « Servant des intérêts à la fois capitalistes et patriarcaux, la presse destinée aux femmes de diverses classes sociales relaie et renforce mille propos tenus en famille, entre amis, entre collègues, dans la sphère culturelle, médiatique ou politique. Elle n’est pas une curiosité ; elle est une caisse de résonance », écrit la journaliste également auteure de Beauté fatale : les nouveaux visages d’une aliénation féminine. Observer cette presse indique le chemin qui reste à parcourir, au-delà du cercle médiatique, pour imprimer une évolution réelle dans tous les pans de la société.

 

 À lire : Femmes-femmes sur papier glacé, Anne-Marie Lugan Dardigna, La Découverte, 312 p., 16€. 

 

Photo : © DR. 

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