Les jeunes années de Virginia Woolf

Les jeunes années de Virginia Woolf

Emmanuelle Favier signe une biographie subjective de l'autrice de Mrs Dalloway. Récit de la naissance d’une femme de lettres à l’époque victorienne.

Par Isabelle Fauvel

Il y a deux ans, Emmanuelle Favier marquait les esprits avec un premier roman fort original au beau titre énigmatique, Le courage qu’il faut aux rivières. Partant d’un fait de société, celui des vierges jurées, elle nous transportait, de sa belle écriture fluide et raffinée, dans un univers où la poésie le disputait à la réalité. Aujourd’hui paraît son deuxième opus, Virginia, une biographie subjective de l’autrice de Mrs Dalloway qui s’attache avant tout à montrer l’enfance et l’adolescence de la romancière afin de nous donner à voir la naissance d’un écrivain. C’est donc l’histoire d’une petite fille, puis d’une jeune femme, avant qu’elle ne devienne Virginia Woolf, la femme de lettres que chacun connaît. 

Le récit commence au temps présent avec ce que nous savons de Virginia, acté une fois pour toutes, puis retourne en arrière, remonte au jour du décès de la première épouse du père et de la rencontre de celui-ci avec celle qui deviendra la mère de Virginia. Le parcours se fait alors chronologique, égrenant minutieusement les années les unes après les autres, de ce jour de 1875 à celui de 1904 où la jeune écrivaine glisse dans une boîte aux lettres l’enveloppe contenant sa première chronique destinée à être publiée… Le temps passe, scandé par les naissances et morts illustres, telles ces feuilles d’automne tombant comme une ritournelle à la fin de chaque chapitre.

L’autrice, utilisant la première personne du pluriel, se place à distance de son sujet, tel un observateur qui dans ce temps d’aujourd’hui regarderait des photos sépia de Virginia. Cette habile prise de recul lui permet ainsi de mieux s’en approcher et de nous joindre à elle dans cette quête des plus délicates.

Ce procédé fait toute l’originalité du livre. En appréhendant Viginia dans une vision distancée, globale et contextualisée (sa famille, son époque), puis en réduisant la focale, selon ses propres termes, Emmanuelle Favier parvient ainsi à la saisir au plus près, jusqu’à pénétrer sa petite voix intérieure, cette intériorité de la conscience qui était elle-même au cœur de l’écriture de Virginia Woolf.

La position de Virginia dans la fratrie et la composition de celle-ci paraissent dès lors des facteurs déterminants dans la construction de sa personnalité. Dans l’impossibilité de faire sa place et d’attirer l’attention d’une mère vénérée, sa solitude la pousse à se réfugier très tôt dans la lecture et l’écriture.

Un père éminent biographe, une mère à la beauté célèbre, des demi-frères à tendance incestueuse, une sœur artiste et complice, la rigidité de l’époque victorienne sont autant d’éléments à prendre en compte, au même titre que la vie londonienne dans le sombre manoir de Kensington, les merveilleux étés en Cornouailles ou la mort prématurée de la mère.

Emmanuelle Favier fait là encore preuve d’une belle sensibilité. La force évocatrice de son écriture où la métaphore est souvent présente, l’approche à la fois poétique et pudique de son sujet font de
Virginia un récit des plus touchants.

 

À lire : Virgina, Emmanuelle Favier, éd. Albin Michel, 304 p., 19,90 €

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Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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