L'art américain en résistance contre Trump

L'art américain en résistance contre Trump

L'ouvrage collectif Art et contestation aux États-Unis (éd. PUF) montre comment l'art civique américain se déploie depuis l'ère Trump au moyen d'exemples peu connus : musique, théâtre de rue, sculptures... 

Par Vincent Dozol.

C’est au cours des périodes de dépression sociale que les Afro-Américains produisent leur meilleur art selon Questlove, le batteur du groupe The Roots, qui pense que la création s’épanouit plus sous une présidence républicaine. L’administration Trump a évoqué à plusieurs reprises un vieux rêve reaganien : la suppression du financement public du National Endowment for the Arts (NEA), l’agence fédérale qui soutient les artistes avec modération (80,5 millions de dollars en 2018) depuis sa fondation en 1965.

Art et contestation aux Etats-Unis, dirigé par Violaine Roussel, professeure de sociologie à l’université Paris 8 et professeure associée à l’University of Southern California, propose une première analyse du « moment Trump ». Les choix des terrains d’enquête de ce court essai sont inattendus et bienvenus. Le cinéma hollywoodien est brièvement traité dans l’introduction. Les chercheurs préfèrent se concentrer sur la musique, le théâtre de rue militant et les enjeux du contrôle de la statuaire publique dans l’État de Virginie.

L’élection de Donald Trump est avant tout perçue comme un « choc émotionnel » par les artistes interrogés. Un état qui a persisté pendant plusieurs semaines et qui les a poussés à reconsidérer leurs pratiques. À partir de l’élection de 2016, les modes d’organisations militantes et les logiques de représentations classiques ont été déconsidérés par les artistes. Précédant l’arrivée de Trump au pouvoir, la lutte contre les abus sexuels et les discriminations est devenue une cause centrale dans l’industrie audiovisuelle. L’affaire Weinstein a entrainé la chute d’un grand nombre d’hommes célèbres du cinéma et de la télévision, Time’s Up est lancé en janvier 2018 : autant de mouvements qui permettent de protester symboliquement contre celui qui est désigné « Harceleur-en-chef ».

Bleuwenn Lechaux, maîtresse de conférence en science politique à l’université Rennes 2, s’intéresse dans un chapitre au « silence créatif comme mode de protestation » à partir des performances théâtrales du collectif radical Reverend Billy and the Church of Stop Shopping. La pièce Cut Piece for Pant Suits de JoAnne Akalaitis et Ashley Tata, jouée « chez l’ennemi », au sein d’un jardin de la Trump Tower de New York, permet l’expression d’un « deuil politique ».

Ron Eyerman, sociologue à l’université de Yale, consacre une grande partie de son analyse au rap et au hip-hop. La position complexe du personnage Donald Trump dans les textes des rappeurs, avant et après son élection, n’est pas assez développée. Le mythe de la réussite financière de Trump exprimé avec une vulgarité spectaculaire, le recours aux surfaces dorées et aux femmes comme accessoires, ont longtemps exercé une fascination chez certains artistes hip-hop. Aucune trace dans l’essai de la chanson Donald Trump (2011) du rappeur blanc Mac Miller ni des affrontements consécutifs entre l’artiste et son sujet. Kanye West est rapidement évoqué alors qu’il soutient aujourd’hui publiquement le président et reste, comme ce dernier, un grand connaisseur des logiques du show business. L’analyse proposée par le chercheur en partant du public de la musique contestataire ouvre de nouvelles perspectives. Dommage qu’une place réduite soit accordée à la musique country, pourtant dominante dans les États qui ont le plus voté pour Trump.        

Le dernier chapitre, signé Christine Cadot, maîtresse de conférence en science politique à Paris 8, propose une analyse passionnante des luttes mémorielles autour des statues de généraux confédérés, une forme artistique qui intéresse peu les sciences sociales et les médias français. On regrette que les positions de Trump sur ce sujet soient principalement tirées de son fil twitter personnel, le premier canal de propagande vers sa base électorale. La chercheuse compare les expériences de Richmond (capitale de la Virginie et ancienne capitale des Etats confédérés) et de l’universitaire Charlottesville, où l’on a assisté à la résurgence de groupes néonazis et du KKK dans l’espace public. La chercheuse souligne le recours aux outils numériques pour mobiliser et observe avec précision un réinvestissement « par le bas » des mouvements sociaux dans les pratiques mémorielles. 

 

À lire : Art et contestation aux États-Unis, Violaine Roussel (dir.), PUF, collection « laviedesidées.fr », 96p., 9,50€.

Nos livres

Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

Offrez un abonnement au Nouveau Magazine littéraire

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

DÉCEMBRE :

► Entretien avec David Djaïz, auteur de Slow Démocratie (Allary) : complément de la brève « La place de la nation »

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

► Paradoxale promesse : critique du dernier essai de Vincent Peillon