La vie dans les livres selon Clémentine Mélois

La vie dans les livres selon Clémentine Mélois

Plasticienne et écrivaine, membre de l'Oulipo depuis 2017, Clémentine Mélois nous invite, dans son dernier livre, à partager le plaisir profondément vivant que représente pour elle l’expérience de la lecture. Un récit personnel hautement insolite, où la littérature et le réel se côtoient gaiement.

Par Manon Houtart

« Je ne connais pas de plus grand plaisir de lecture que celui de lire des histoires d’aventures maritimes, à l’abri et au sec sur la terre ferme, tandis qu’au dehors la tempête – c‘est-à-dire l’infini – fait rage inutilement ». Lovée dans un calme douillet, tandis que la pluie bat les vitres, Clémentine Mélois se délecte de mille livres : de Melville et Stevenson à Perec et Ponge ou encore Simenon, Tolkien et Roald Dahl… Sans catégorie ni hiérarchie, l’écrivaine s’adonne à la lecture avec gourmandise, affranchie de tout rapport prescriptif ou théorique aux livres. Chaque lecture imprègne son existence, suscite des associations d’idées saugrenues, de l’exaltation autant que des questions triviales : Quel est le taux d’alcoolémie de Maigret au bout d’une journée ? Comment font les héros des Mines de la Moria (dans le Seigneur des Anneaux) pour assouvir leurs besoins élémentaires ? Est-ce que Modiano va parfois manger des boulettes d’élan chez Ikéa ? Dans son imaginaire, la littérature et le réel se côtoient gaiement, dans une cacophonie indistincte : les personnages de romans se mêlent aux égéries des emballages alimentaires tels que Captain Iglo et aux paroles des chansons de Daniel Balavoine, qui « collent au dents de la tête comme des caramels mous ». L’autrice nous livre ainsi une cartographie déjantée de son esprit de lectrice et d’écrivaine, aussi enthousiasmée par les destinées grandioses des héros de Tolkien que par les petites choses de l’ordinaire, telles que l’odeur des livres...

Dans le sillage de Georges Perec (avec qui elle a en commun d’être membre de l’Oulipo, bien que l’écrivain soit, lui, « excusé pour cause de décès » et donc dispensé des réunions mensuelles du groupe), Clémentine Mélois dresse et collecte compulsivement des listes et des inventaires, dans une tentative de ranger le monde : « si l’on prend la peine de s’y intéresser, on découvre qu’ils contiennent en eux-mêmes toute une histoire potentielle ». Tantôt amusée, tantôt irritée, Clémentine Mélois compile aussi les phrases « prêtes-à-porter » clamées à tort et à travers dans les réunions d’entreprise, les conférences ou les small talks, ou ces formules qui émanent directement de l’extrême-contemporain (« On a partagé un Uber », « J’ai bloqué un troll sur Insta », « Il y a du gluten dans les smoothies bananes ? »), qui laisseraient Jules Verne et Georges Perec perplexes. Interpellée par le galvaudage machinal des mots, l’oulipienne se plaît à débusquer les clichés langagiers et à tordre le cou aux syntagmes devenus si familiers, tels que les incipits de romans célèbres ou les paroles de chansons populaires. Elle prolonge ainsi dans Dehors, la tempête la démarche initiée dans son livre Cent Titres, dans lequel elle avait détourné les titres et couvertures des grands classiques de la littérature (Moby Dick devenait Maudit Bic; Guerre et Paix devenait Père et Gay, etc.), non pour les tourner en dérision, mais pour leur rendre hommage.

C’est donc avant tout sa grande tendresse à l’égard des mots et des histoires que Clémentine Mélois nous partage ici, une fois encore. De page en page, on croit l’entendre souffler entre les lignes : « Tu as pensé à ça, toi aussi ? », établissant peu à peu une franche complicité avec le lecteur. Grâce à un humour sans présomption et une passion sincère, elle transmet, au moyen de pirouettes littéraires et de références plus ou moins masquées, ce plaisir profondément vivant que représente pour elle l’expérience de la lecture.

 

À lire : Dehors la tempête, Clémentine Mélois, Grasset, 17€, 192 p.

 

Clémentine Mélois sera à la Maison de la Poésie le mercredi 4 mars 2020 pour une rencontre/lecture autour de ce livre.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

Nos livres

À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MAI :

► Roberto Bolaño, et de deux : en complément de l'ensemble « Il faut relire » consacré à l'écrivain

► Entretien avec Jacopo Rasmi : avec Yves Citton, il signe l'essai Générations collapsonautes