La fin du monde, premier chapitre

La fin du monde, premier chapitre

Dans Fabuler la fin du monde (La Découverte), Jean-Paul Engélibert, professeur de littérature comparée à l'université Bordeaux-Montaigne, compare des fictions apocalyptiques où la fin du monde n’est souvent que le début de l’histoire.

Par Sandrine Samii.

La Route de Cormac McCarthy raconte l'histoire d'un père et son fils, errant seuls et vulnérables dans une Amérique post-apocalyptique. L'enfant ayant fait un mauvais rêve, « l’homme » lui délivre un curieux conseil : « Quand tu rêveras d’un monde qui n’a jamais existé ou d’un monde qui n’existera jamais et qu’après tu te sentiras de nouveau heureux, alors c’est que tu auras renoncé. Comprends-tu ? Et tu ne peux pas renoncer. Je ne te le permettrai pas. » Et nombre des fictions de l’apocalypse abordées par Jean-Paul Engélibert dans Fabuler la fin du monde (La Découverte) ont la même démarche : elles refusent de consoler le lecteur.

Dès les débuts du genre au XVIIe siècle, l’impact des activités humaines sur notre planète fait partie des thèmes récurrents de ce type de récits. Publié en 1805, Le Dernier Homme de Jean-Baptiste Cousin de Grainville est considéré comme la première fiction apocalyptique laïque. L’humanité s’y éteint après avoir rendu la terre stérile. Dans La Machine s’arrête d’E. M. Foster, publié en 1909, « la Machine » construite par les hommes pour assurer leur confort contrôle peu à peu tous les aspects de leurs vies, sans qu’il ait fallu le préméditer (« Personne n’admit que la Machine était hors de contrôle. Années après années, elle était servie avec une efficacité croissante et une intelligence décroissante. »).

Faire table rase

Les auteurs de fictions de l’apocalypse ne cherchent pas forcément à délivrer des leçons ou nommer des responsables. Ils sont nombreux à faire table rase, postulant qu’il n’est plus nécessaire de revenir sur ce qui a provoqué le basculement. Sans passé, sans avenir – comme les personnages de Melancholia de Lars von Trier ou de Oslo, 31 août de Joachim Trier, condamnés à attendre la fin – le présent se charge d’une forme de réflexibilité impossible tant que la catastrophe n’est qu’une éventualité.

Dans cet ouvrage, Jean-Paul Engélibert soutient qu’imaginer la fin ne rend pas nécessairement ces fictions fatalistes. Il cite l’essayiste allemand Günther Anders, « penseur de la catastrophe », dans La Menace nucléaire – Considérations radicales sur l’âge atomique : « Si nous nous distinguons des apocalypsiens judéo-chrétiens classiques, ce n’est pas seulement parce que nous craignons la fin (qu’ils ont, eux, espérée) mais surtout parce que notre passion apocalyptique n’a pas d’autre objectif que celui d’empêcher l’apocalypse. Nous ne sommes apocalypsiens que pour avoir tort. Que pour jouir chaque jour à nouveau de la chance d’être là, ridicules, mais toujours debout. »

Imaginer la catastrophe c'est refuser de continuer à croire que le salut nous est dû. Les fictions de l’apocalypse choisies par Engélibert interdisent à leurs personnages de se réfugier dans l’illusion ou la consolation, et les force à se saisir de « l’énergie du désespoir », qui devient une modalité d'action et non de résignation.

 

À lire : Fabuler la fin du monde – La puissance critique des fictions d'apocalypse, Jean-Paul Engélibert, La Découverte, 250 p., 20 € (en librairie le 29 août).

 

Nos livres

« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard