L’homme derrière « Quand ils sont venus chercher… »

L’homme derrière « Quand ils sont venus chercher… »

Une biographie américaine jette une nouvelle lumière sur le parcours du pasteur allemand Martin Niemöller, à la fois résistant au nazisme et « complice involontaire » de Hitler.

Par Jean-Marie Pottier

C’est un texte sans cesse cité pour défendre les causes les plus diverses, mais dont bien peu de personnes pourraient donner l’auteur de tête. Dénonciation de la lâcheté face au nazisme, le poème « Quand ils sont venus chercher… » est l’œuvre d’un homme aussi méconnu qu’ambigu, le pasteur allemand Martin Niemöller (1892-1984), auquel Matthew D. Hockenos, professeur d’histoire à l’université de Skidmore (New York), vient de consacrer une biographie, Then They Came For Me. Martin Niemöller, The Pastor Who Defied The Nazis.

« Le pasteur qui a défié les nazis » : le titre est à la fois juste et réducteur. Matthew D. Hockenos explique en effet avoir voulu échapper à l’hagiographie, à laquelle ont sacrifié selon lui les biographies précédentes. Éviter de sanctifier comme de vilipender un homme qu’on peut à la fois décrire comme un résistant antinazi et un « complice involontaire » d’Adolf Hitler. Emprisonné entre 1937 et 1945, l’ecclésiastique a souvent été classé dans la première catégorie au point que, en novembre 1939, Le Droit de vivre, le quotidien de la Licra, suggérait de traduire Hitler devant un tribunal composé de trois juges, Albert Einstein, l’ancien chancelier autrichien Schuschnigg et Niemöller, « symbole de la liberté de conscience martyrisée ». Pourtant, selon son biographe, s’il n’a pas protesté quand les nazis sont « venus chercher » les socialistes et les juifs, c’est parce que tout son parcours, très traditionnel, l’avait conduit à les réprouver.

Le pasteur et le régime

Fils de pasteur, élevé dans le culte de la monarchie et dans un sentiment d’antisémitisme diffus, Niemöller fait ses classes dans la marine et participe avec enthousiasme à la Première Guerre mondiale. Avant de devenir pasteur, il songe à s’engager dans les « Freikorps » qui combattent les tentatives d’insurrection spartakiste et se méfie des jeux partisans de la République de Weimar. En 1923, il fait partie des porteurs du cercueil de Albert Leo Schlageter, un activiste exécuté par les troupes françaises d’occupation dans la Ruhr qui deviendra une figure culte du régime nazi. Il croit en une régénération de l’Allemagne par la foi mais aussi par l’émergence d’un leader fort qui constituerait « un don de Dieu », sermonne-t-il en 1931, année de sa lecture de Mein Kampf. Si, contrairement à certains de ses coreligionnaires, il ne rejoindra pas le parti hitlérien, il vote à plusieurs reprises pour lui, y compris lors des dernières élections libres de mars 1933.

La partie la plus révélatrice du livre de Hockenos est probablement celle consacrée à ces années 1933-1937 : « Mon alibi couvrait les années 1937-1945, expliquera Niemöller, mais Dieu ne me demandait pas où j’avais été entre 1937 et 1945 mais entre 1933 et 1945. » Elles sont marquées par un pas de deux incessant entre le pasteur et le régime. D’un côté, il s’oppose à la nazification de l’église et affronte les « Deutsche Christen », ces protestants qui se présentent comme « les SA de Jésus-Christ ». De l’autre, il cosigne un télégramme félicitant Hitler pour le retrait de la Société des nations, offre un exemplaire de sa biographie à Goebbels ou prononce en 1935, l’année des premières lois de Nuremberg, un prêche où il justifie la « haine » dont les Juifs sont l’objet par le fait qu’ils ont « amené le Christ de Dieu sur la croix ». Et quand la guerre éclate en 1939, alors qu’il est depuis plus de deux ans « prisonnier personnel » de Hitler, il écrit encore pour proposer ses services en tant qu’officier de réserve…

L'histoire d'une réécriture

À plusieurs reprises, Matthew D. Hockenos contraste son attitude avec celle, plus belliqueuse, de son coreligionnaire Dietrich Bonhoeffer, pendu en avril 1945 à Berlin. Niemöller a longtemps moins été un opposant au nazisme qu’à l’ingérence des nazis dans les affaires religieuses : « Il n’a rien dit quand la Gestapo a arrêté les communistes, les socialistes et les juifs – et pas par timidité, écrit l’auteur. […] Il est resté silencieux parce qu’il croyait, lui aussi, que ces groupes étaient anti-chrétiens et déloyaux envers l’Allemagne. » En juin 1945, il assène encore, lors d’une conférence de presse dans l’Italie occupée par les troupes américaines, que les Alliés se trompent s’ils croient « qu’un honnête Allemand se sentira responsable pour Dachau, Belsen et Buchenwald ».

Des propos qui font dire à l’ancienne First Lady Eleanor Roosevelt, horrifiée, qu’on aurait presque dit « un discours de M. Hitler ». Et sur lesquels il va vite revenir en réclamant de manière sonore que les protestants allemands reconnaissent leur responsabilité, par leur silence, dans les persécutions nazies : « Six millions de Juifs, un peuple entier, ont été assassinés de sang-froid en notre présence et en notre nom », affirme-t-il en mai 1946. Ses discours, reformulés et popularisés par ses admirateurs, donneront naissance à cette « confession Niemöller » pour laquelle il est célèbre mais dont aucune source n’indique qu’il l’a prononcée ou écrite telle que nous la connaissons.

Son existence, d’ailleurs, est l’histoire d’une réécriture. Celle de son propre passé : Hockenos mentionne la façon dont il a affirmé, après la guerre, avoir tenu tête à Hitler lors d’une réunion en janvier 1934, sans qu’aucun document ne confirme cette version. Mais Niemöller n’a pas corrigé que son histoire mais aussi sa trajectoire : après la guerre, il se convertit au pacifisme, s’oppose au réarmement de l’Allemagne et à l’arme nucléaire, s’engage contre l’apartheid ou en faveur de la lutte pour les droits civiques. Il a changé : quand des étudiants protestants le huent en 1946 alors qu’il affirme la responsabilité de tous les Allemands dans le nazisme, il a l’impression de se revoir, en 1919, quand il croyait en la thèse du « coup de couteau dans le dos ». Si l’on se souvient aujourd’hui de son poème comme d’un manifeste pour le courage en politique, son parcours nous offre donc une autre leçon : selon son biographe, « il a fait quelque chose d’atrocement compliqué pour quelqu’un avec ce parcours : il a changé d’avis. […] Il nous fournit un exemple de la façon dont nous pouvons tous changer – imparfait, certainement, mais néanmoins utile ».

 

Then They Came For Me. Martin Niemöller, The Pastor Who Defied The NazisMatthew D Hockenos, Basic Books, 19,99 $, 336 p.

Grand entretien

Sarah Schulman

Sarah Schulman
Écrivaine, militante LGBT et activiste de longue date à Act Up New York