L’amour des sons

L’amour des sons

Mute or mutate ? Dans son dernier ouvrage, la journaliste Pascale Clark fait le récit de deux disparitions : celle de sa mère et celle de sa voix, après son départ de France Inter. Elle y revient notamment sur trente ans de mutations du journalisme.

Par Agathe Cagé

Pascale Clark aime les sons. N’est-ce pas le signe d’un bel accord avec son époque lorsque celle-ci fait des podcasts le nouveau média à la mode ? Pascal Clark aime les sons, elle a co-créé en 2017 avec BoxSons le premier studio français de podcasts payants mais, sans modèle économique viable, elle a dû couper la bande deux ans plus tard.

Pascale Clark a été une voix de France Inter pendant plus de dix ans. La radio propose elle-aussi des podcasts natifs. Mais Pascale Clark n’a plus d’émission à la radio, la lumière rouge reste éteinte, elle appelle cela sa « disparition » et elle en fait le récit dans Mute, publié chez Flammarion.

Mute, pour être tout à fait exacte, est le récit d’une double disparition, celle de Frania, la mère de la journaliste, son effacement du monde d’abord par la voix puis le souffle qui s’éteint, et la sienne, des ondes. Le récit de l’amour d’une fille pour sa mère est beau, celui de trente ans de journalisme, de radio et de télévision, est puissant pour qui s’intéresse au passé et au présent de l’audiovisuel, ainsi qu’à son avenir qui se dessine.

Pascale Clark parle d’elle, des choix qu’elle ne pardonne pas, des abandons dont elle ne s’est pas remise, de ses colères, de l’histoire – les petites et la grande – telle qu’elle l’a vécue. C’est une femme de convictions connue pour son ton et Mute y est fidèle. Elle défend ardemment une vision précise de son métier de journaliste et d’intervieweuse et nous amène, en nous partageant ses batailles, à nous interroger sur la radio et la télévision telles que nous les écoutons et que nous les voyons. Le récit de la conception de ses émissions, où elle prend le temps de rendre hommage à ses équipes, est passionnant.

Ironie de l’histoire : Pascale Clark est devenue une grande voix de la télévision en présentant, avec en Aparté sur Canal +, l’émission qui lui permettait de ne pas être un visage (elle animait cette « émission de télé sans se faire voir » en y interviewant hors champs ses invités) ; les dissonances sont apparues entre Pascale Clark et la radio au moment même où les caméras sont entrées dans les studios (« le studio radio a muté en studio télé. »). Il m’en reste une forme de regret, que l’intéressée ne partagera sans doute pas : celle qui avait su créer une magie de l’instant télévisuel en interviewant hors champs pendant six ans n’était-elle pas la plus à même de créer une nouvelle magie de l’instant radiophonique en jouant de l’image nouvellement présente en studio ?

Peut-être peut-on regretter que Pascale Clark, pourtant shootée à l’information et à l’actualité, n’échappe pas au penchant facile de la nostalgie d’une époque (« je viens d’une époque révolue où les voix ne se filmaient pas et où les journalistes étaient crus »). Elle condamne le découpage des émissions radio à la mode Twitter sans se demander si ce n’est pas aujourd’hui la seule façon pour la radio de rester, pour reprendre ses mots vantant une époque passée, « le plus court chemin vers l’instantanéité ». Elle pourfend le concept de parole donnée à l’antenne aux auditeurs, le vit comme un échec a priori ; ses arguments sont forts mais son rejet d’un bloc passe peut-être à côté d’une réalité : prendre un auditeur à l’antenne, n’est-ce pas aussi une façon de faire ce qu’elle aime tant, recueillir des voix ? L’anglais le dirait mieux que le français : on se laisse parfois aller à penser, à la lecture de Mute, que le silence de Pascale Clark a aussi pris sa source dans un refus de certaines mutations.

En refermant Mute, retrouvaille après plusieurs mois de sevrage forcé avec ce ton singulier, ce caractère tranchant, on ne peut toutefois que regretter de ne plus avoir de rendez-vous pour entendre sa voix envoûtante. Sa liberté de ton, sa répartie, son aplomb, son espièglerie aussi, nous ont fait du bien. Partir à la découverte des reportages de BoxSons (son « média numérique dédié aux reportages et aux voix, [sa] boîte à sons indépendante »), gratuitement accessibles en ligne depuis l’arrêt du projet, offre la possibilité de s’offrir de nouvelles doses. Dans l’attente de rencontres plus longues et plus régulières, en espérant que Mute soit le premier pas vers un nouvel « On Air ».

 

À lire : Mute, Pascale Clark, éd. Flammarion, 256 p., 19 €


Agathe Cagé est docteure en science politique. Elle a publié Faire tomber les murs entre intellectuels et politiques aux éditions Fayard.

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À lire : Le dictionnaire des émotions ou comment cultiver son intelligence émotionnelle, Tiffany Watt Smith, traduit de l'anglais par Frederick Bronsen, éd. Zulma essais

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