Jim Harrison : glouton et jouisseur

Jim Harrison : glouton et jouisseur

Flammarion publie en cette fin d’année la traduction de A really big lunch de l’écrivain Jim Harrison. Un sacré Gueuleton rassemble les écrits sur les plaisirs terrestres de ce Rabelais moderne mort en 2016.   

Par Vincent Dozol

« Jusqu'à la fin, il a mangé comme un champion, fumé comme une cheminée, convoité (au moins dans son cœur) à peu près toutes les femmes qu'il a vues, a bu des quantités de vins qui seraient considérées mal avisées pour un homme deux fois plus jeune, et, c'est le plus important, s'est levé et a écrit tous les jours », selon le cuisinier américain Anthony Bourdain. Pour son émission Parts Unknown (CNN), il a enregistré le dernier entretien de Jim Harrison dans le Montana avant sa mort le 26 mars 2016. 

L'auteur de Farmer (Nord-Michigan, 1984) a eu deux passions : la gloutonnerie et l'écriture. Il a mis cinquante ans pour « devenir un cuisinier correct et assidu ». Ses penchants ogresques sont connus depuis Aventures d'un gourmand vagabond (Christian Bourgois, 2002). Un sacré gueuleton rassemble des articles écrits entre 1981 et 2015 et publiés dans des livres, revues et magazines comme Smoke Signals, Brick, The New Yorker, Playboy, Martha Stewart Living ou The Montana Writers cookbook. Le lecteur français n'en saura rien, puisque l'éditeur a eu l'idée aberrante de publier les textes sans les dater ni préciser les sources. Il faut donc repérer quel président est insulté ou quel pays lointain l'Amérique a envahi pour avoir une idée de la date de parution de l'article.

L'introduction du livre est signée par le célèbre chef new-yorkais Mario Batali, certainement plus inspiré aux fourneaux qu'à l'encrier. Les chroniques de Harrison débordent de saillies provocantes ou poétiques et brodent des motifs récurrents, comme ce « Really Big Lunch » qui donne son titre au recueil : 37 plats et 14 vins engloutis en une seule cérémonie de treize heures au restaurant L'Espérance à Saint-Père-sous-Vézelay. Sans éviter quelques répétitions, sont aussi servis dans ces pages de la poésie, des recettes, des techniques pour manger du serpent, des secrets de cuisine de la longévité conjugale et des transcriptions de menus à donner des nausées à Monsieur Creosote des Monty Python.

Big Jim n'est pas critique, simplement un amateur éclairé qui ne recule pas devant l'excès. Il aurait pu être un « grand ami de Rabelais », découvert à l'adolescence. Plutôt Dîners de Gala de Salvadore Dalí (1973) que Le Fasting, la méthode du jeûne intermittent (2017). Harrison ne fait pas l'inventaire des restaurants visités, ne se lance pas dans l'histoire d'un condiment (« sans ail, laissez tomber »). Il surprend en questionnant son passé de chasseur et discourt plutôt sur ses maladies et les vertus du vin rouge qui ne peut être que français – le californien est plus indiqué pour peindre les façades des maisons. Il trouve absurde de noter un vin ou un livre, puisque ces deux créations appartiennent au domaine « des humanités, pas à la science ». Il se pare de ses haillons de Quasimodo lubrique quand il parle de femmes et partage toute sorte de considérations sur la vie : « la littérature fait partie de ces abats cruels mais vitaux qui nous permettent d'aller de l'avant durant notre voyage à destination du vide ».

Jim Harrison est un colosse et un joyeux compagnon de ripailles qui a beaucoup contribué à l'idée que les lecteurs français d'aujourd'hui se font de la sauvage Americana. Comme chez son « oncle adoptif » Henry Miller, la France est partout dans ce livre bien qu'il faille fuir les restaurants français aux Etats-Unis. Harrison s'échappe souvent de Paris en compagnie de ses amis, l'écrivain Guy de la Valdène ou le restaurateur Peter Lewis. Dans les années 1980-1990, bien manger aux Etats-Unis en dehors de New York, San Francisco et Los Angeles était une gageure, sauf si, comme Harrison, on est directement fourni par Batali père et fils au fin fond du Montana, du Michigan ou de l'Arizona. Il est conscient de son immense privilège, avoir de l'argetn et du temps libre et met en avant son appartenance à la « gauche caviar ou Armani » (en français dans le texte).

Ses attaques contre les industries du livre, du vin et de l'art, contre les foires littéraires et les médias de masse sont aussi revigorantes que sa quête de spiritualité ou de la valise de poèmes perdus d'Antonio Machado dans les environs de Collioure. Buveur érudit, il cite le vigneron Pierre Siri du domaine Iris de Gayon : « "on ne peut pas vraiment décrire le vin, on peut seulement s'en souvenir." J'ajouterai pour ma part qu'on ne peut pas vraiment décrire la littérature, on peut seulement en faire l'expérience. »

 

À lire : Un sacré gueuleton, manger, boire et vivre, Jim Harrison, traduit de l'anglais par Brice Matthieussent, Flammarion, Paris, 2018, 384 p.

 

Vincent Dozol est journaliste et rédacteur-en-chef du site Bully Pulpit.

 

Photo : Jim Harrison © Jean-Luc Bertini/Flammarion