J'ai oublié d'être un mauvais livre

J'ai oublié d'être un mauvais livre

Deux essais sur le monde du cinéma viennent d'être récompensés par des prix littéraires. Si le Renaudot a ridiculement salué un pamphlet à la petite semaine, le Médicis sauve la mise : avec J'ai oublié (Seuil), Bulle Ogier et Anne Diatkine réinventent joliment le livre d'actrice.

Par Hervé Aubron

La remise du prix Médicis essais à J’ai oublié, le livre de souvenirs de Bulle Ogier, permet d’oublier l’invraisemblable gag du prix Renaudot essais, décerné à la pauvre panouille d’Éric Neuhoff, (Très) cher cinéma français (Albin Michel), pamphlet à la petite semaine qui permettra au moins à son auteur, on l’espère, de mettre du beurre dans son vieux saindoux. 

Bulle Ogier œuvre depuis la fin des années 1960 dans les parages les plus libres et électriques du théâtre (avec Patrice Chéreau ou Luc Bondy) et du cinéma (avec Rivette, Duras, Buñuel, Fassbinder, Oliveira ou son compagnon Barbet Schroeder). Son récit J’ai oublié est un très beau livre d’actrice, d’autant que ce genre est ingrat : la plupart du temps une triste frise chronologique d’anecdotes, triturées et rédigées par un(e) autre, communément non crédité. Ici, c’est tout autre : des mots, des rêveries et des réminiscences tissés en parfaite intelligence avec la journaliste Anne Diatkine. Le livre prend son titre très au sérieux et se veut comme l’envers ou la réplique du « Je me souviens » de Georges Perec. « J’ai oublié », « Je n’ai pas oublié » : c’est ainsi que bien des phrases débutent. Elles ne s’empêtrent pas dans la chronologie, sans pour autant la renier, et se déploient plutôt en taches d’huile : on a le sentiment de contempler les taches et les ronds de verre d’une nappe de restaurant après un beau dîner, durant lequel toute une existence a été racontée, avec accrocs, remarques intempestives et esprit d’escalier. Cela ne renâcle pas à narrer, à donner son lot d’histoires, et c’est heureux : cela va de Madeleine Renaud à Arnold Schwarzenegger. Mais par-delà le croustillant des secrets de coulisse, toute cette ombre portée du spectacle qui passionne pour de mauvaises mais aussi de bonnes raisons, on lit un vrai texte. 

La narratrice est une actrice, et c’est central et annexe. Quant au viatique de la comédie, on y mesure les joyeux et épuisants flux et reflux psychologiques de qui doit à la fois être parfaitement présent et absent. « J’ai oublié » : ce pourrait être une définition de l’acteur. Mais c’est également le livre d’une femme née en 1939, drôle de mélancolique qui fut douée pour la vie, sut globalement s’exonérer des aliénations et épreuves de son sexe et de son temps, mais morfla tout de même, sous le coup d’une fatalité tragique et impartageable (la perte de sa fille Pascale, sidérante interprète des Nuits de pleine lune d’Éric Rohmer), mais aussi partagée, aussi affranchie a-t-elle pu être : de glaçants éclats de viol et d’avortement, jetés sans affectation, comme en passant, rappellent toute une génération de femmes, et aussi, à cet égard, l’œuvre d’Annie Ernaux.

 

À lire : J’ai oublié, Bulle Ogier, avec Anne Diatkine, éd. du Seuil, « Fiction & Cie », 236 p., 19 €.

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À lire : « Le froid, roman en trois actes avec entractes », Andreï Guelassimov, traduit du russe par Polina Petrouchina, éd. Actes Sud

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