Giono, jeune hussard sous le feu

Giono, jeune hussard sous le feu

Un recueil rassemble pour la première fois les lettres émouvantes que l'écrivain envoyait à ses parents depuis le front de la Grande Guerre. On y comprend mieux le pacifisme qui lui sera plus tard reproché.

Chez les écrivains de l'entre-deux-guerres, il y a ceux qui ont fait 1914-1918 et ceux qui auraient voulu y être. Jean Giono (1895-1970) faisait partie des premiers – « les écrivains du feu », parmi lesquels figurent Cendrars, Dorgelès… – quand André Malraux appartenait aux seconds. Épargné par la mort dans les tranchées, Jean Giono ne voulait plus entendre parler de guerre, certain qu'elle ne faisait qu'aggraver les maux combattus. Le réfractaire à tous les conflits a été emprisonné deux fois : à la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, parce qu'il était devenu objecteur de conscience, et à la Libération, coupable d'avoir publié dans la presse au service des occupants, sans que personne ne rappelle qu'il avait aidé des maquisards et n'avait pas écrit un seul mot en faveur des nazis et du régime de Vichy. Ceux qui l'accusent encore à tort d'avoir été un collaborateur passif sont invités à lire ses lettres écrites pendant la Grande Guerre pour comprendre le cheminement intellectuel de Giono qui, sous la perpétuelle menace des tirs ennemis, n'a pas cessé d'écrire à ses parents, qu'il appelait « mon vieux papa et ma petite maman chérie ».

On est partagé entre le voyeurisme et l'appétit d'en savoir toujours plus sur le soldat de 20 ans, fils unique d'un vieux cordonnier, Jean-Antoine, et d'une belle blanchisseuse, Pauline, dont il était le soutien de famille. Le fils qui se vantait d'être « un soldat de 2e classe sans croix de guerre » – preuve qu'il n'avait tué personne – aimait tellement ses parents qu'il ne cessait de leur cacher les horreurs des combats. Pour les rassurer, il mentait sans cesse sur les conditions d'hygiène. La censure refrénait aussi ses envies de confessions intimes. « Ne vous en faites pas. Grosses caresses du fiston qui vous aime par-dessus tout », aimait-il signer. Cependant, le 13 août 1916, à Verdun, il cède aux confidences sans retenue : « Je suis sale comme vingt-huit cochons. » L'élégant Jean Giono n'en peut plus de vivre au contact perpétuel des poux, des cafards et des rats. Le natif de Manosque est gazé quand ses amis meurent autour de lui.

Ses lettres ne doivent pas être lues comme le brouillon de l'oeuvre à venir. Il s'agit des écrits spontanés d'un jeune homme qui vit au sein d'une barbarie qu'il n'a pas souhaitée. L'employé de banque regrette le temps perdu alors qu'il avait décidé de s'améliorer par la littérature, à l'image des autodidactes qui trouvent leur voie, à l'écart des études classiques. L'amour de la vie le pousse à devenir écrivain. Il emmagasine son expérience de la guerre, qui l'incitera à écrire Le Grand Troupeau (1931), ouvrage aussi important que Ceux de 1914, de Maurice Genevoix.

Nous tenons entre nos mains le trésor des lettres ou cartes envoyées à ses parents, la plupart écrites au crayon sur du mauvais papier. On perçoit souvent sa passion de la nature à travers la description des paysages. Il lui arrive d'écrire des poèmes et des scènes théâtrales en vers que ses camarades de régiment jouent lors des moments de pose. Il se dispense de raconter le détail de son quotidien : le vivre lui suffit amplement. « Ce que j'écris, c'est ce qui n'existe pas », confie-t-il pour souligner ses inventions greffées sur le réel. Néanmoins, il précise son dégoût des panoramas picards : « Rien à sentir, rien à voir. À perte de vue des plaines grises sous l'uniforme clarté du ciel. » Le Manosquin était nostalgique des montagnes du Luberon. Le soldat du 140e régiment d'infanterie revient trois fois en permission chez ses parents dans le dernier semestre de 1917. Au printemps de la même année, sur le Chemin des Dames, il leur signale : « On va rester probablement dix-huit jours en ligne. Ne vous bilez pas. Il est vrai que je suis dans un secteur où ça barde… » Il ne sera démobilisé que le 16 septembre 1919. Vingt ans plus tard, il animera une base pacifique au camp du Contadour, avant d'être jeté en prison parce qu'il lacéra les affiches de mobilisation générale dans les rues de Manosque. Le rebelle ne voulait plus voir les hommes s'entre-tuer. Peine perdue.

Lettres de la Grande Guerre, 1915-1919, JEAN GIONO, préface de Christian Morzewski, édition établie, présentée et annotée par Jacques Mény, éd. de l'Association des amis de Jean Giono, 346 p., 20 euros.

Né en 1895 à Manosque, Jean Giono est un auteur amoureux de la Provence qui fuit la ville et l'industrialisation. En 1934, il publie Le Chant du monde, une ode à la nature. Un an plus tard, en homme de gauche mais pacifiste, il se désolidarise du PCF qui se prononce en faveur du réarmement de la France. En 1947 est publié Un roi sans divertissement, un temps interdit à cause des accusations de collaboration dont Giono fait à tort l'objet. Son oeuvre la plus connue, Le Hussard sur le toit (1951), sera adapté au cinéma par Jean-Paul Rappeneau en 1995.