Gatsby le français

Gatsby le français

Une nouvelle biographie du couple Fitzgerald revient sur un des épisodes les plus mystérieux de leur histoire, la liaison éphémère de Zelda avec l’aviateur français Édouard Jozan.

Par Jean-Marie Pottier.

Depuis leur disparition à huit ans d'intervalle, lui englouti dans l'alcool, elle consumée par le feu, Francis Scott Fitzgerald et Zelda Sayre ont fait l'objet à eux deux de dizaines de biographies, essais critiques et même romans (Alabama Song de Gilles Leroy, prix Goncourt 2007). Paru à l'automne dernier aux États-Unis, le dernier livre en date, dû à l'essayiste Kendall Taylor, est consacré à un épisode aussi bref que central de leur vie commune : l'affaire Édouard Jozan, du nom de cet aviateur français avec lequel Zelda est soupçonnée d'avoir, entre deux pages du Bal du comte d'Orgel de Raymond Radiguet, entretenu une liaison à l'été 1924 lors de vacances sur la Riviera. Un simple flirt platonique selon le Français, une « grande crise », tentation du divorce à la clef, selon les mots couchés dans son journal par l'écrivain, qui finissait alors d'écrire Gatsby le magnifique. Un épisode qui, en tout cas, laisse perplexe près d’un siècle après les biographes du couple, qui ont évoqué à son propos un « labyrinthe de fantasmes » ou l'ont dit « enroulé dans un cocon de fiction et d'imaginaire qui rend impossible d'y discerner ce qui est authentique de ce qui y est inventé ».

Kendall Taylor, qui avait déjà signé en 2000 une biographie du couple, Zelda et Scott Fitzgerald. Les années vingt jusqu'à la folie, traduite en français aux éditions Autrement, explique avoir été incitée à se replonger dans son sujet par une lettre de la fille d'Édouard Jozan lui disant que sa description de la beauté et de l'anticonformisme de Zelda lui avait mieux fait comprendre à quel point son père avait pu être fascinée par elle. La famille lui a donc confié ses souvenirs et ouvert ses archives, dont elle a remonté quelques minces indices, telle cette scène où la femme d'Édouard Jozan lui demande pourquoi il a conservé des lettres de Zelda Fitzgerald…

Pas de quoi, certes, dissiper totalement le « mystère » autour de cette « figure de l'ombre », dont elle raconte en détail la vie, du Prytanée militaire de La Flèche aux plus hauts rangs de l'armée française (Jozan finira amiral après avoir commandé les forces maritimes en Extrême-Orient lors des dernières années de la présence française en Indochine) en passant par les cours d'aviation prodigués à un apprenti pilote du nom d'Antoine Saint-Exupéry. Mais le vrai mystère, et tant mieux, est et demeure ailleurs : celui de la création littéraire. Zelda s'est abondamment servi de cet épisode dans son seul roman publié, Accordez-moi cette valse, et dans l'inachevé Caesar's Things. Et comme le rappelle Kendall Taylor, la confrontation entre Fitzgerald et Jozan – qui n'a probablement jamais eu lieu dans la réalité, même si l'écrivain a pu affirmer l'inverse, notamment à son ami Ernest Hemingway – n'a cessé d'infuser son œuvre. Dans Gatsby le magnifique comme dans Tendre est la nuit, l'amant (Gatsby, Tommy Barban) lance ainsi au mari (Tom Buchanan, Dick Diver) textuellement la même phrase à propos de celle qu'elle aime (Daisy, Nicole) : « Votre femme ne vous aime pas. C'est moi qu'elle aime. » Ou comment une liaison à jamais mystérieuse a engendré une lutte fictionnelle au sein d'un couple, un acte prolifique de cannibalisation mutuelle de leurs vies.

 

À lire : The Gatsby Affair: Scott, Zelda, and the Betrayal that Shaped an American Classic, Kendall Taylor, éd. Rowman & Littlefield, 320 p., 27 $

Sondage IPSOS