Formes-de-vie, forme-de-mort

Formes-de-vie, forme-de-mort

Le philosophe franco-américain Norman Ajari fait la généalogie du concept de dignité, en opposition à la production historique de vies indignes depuis l'esclavage et la colonisation.

Par Maxime Rovère

Depuis une décennie, les auteurs qui se réclament de la pensée « décoloniale » ont su mettre en valeur le rôle central de la violence dans la modernité et sa permanence au-delà des périodes de colonisation et de décolonisation proprement dites. Comme on sait, leurs études s’accompagnent de réactions plus ou moins adaptées, depuis « l’autocélébration folklorique » jusqu’à la mise en place de formes de censure « antiracistes », en passant par le « mantra de l’inexistence des races ». La contribution authentiquement philosophique de Norman Ajari en a d’autant plus d’importance. Pour émanciper la « question noire » d’une épistémologie désuette, il rejette le constructivisme sociologique attaché à « l’artificialité de la race ». Qu’importe la biologie ! Son projet est de donner à la fois « une armature éthique » et une « perspective politique » à une conceptualité nouvelle, capable de formuler à la fois les expériences individuelles des Noirs et les relations de pouvoir à grande échelle. Comment peuvent donc tenir ensemble l’imaginaire diasporique, la conscience panafricaine et l’historicité noire, en dépit des spécificités américaines, caribéennes ou françaises ?

L’essai décline les spécificités conceptuelles qu’engendre le point de vue des Noirs. Car il est évident, par exemple, que « la dignité présente un autre visage lorsqu’elle émerge d’une histoire de la déshumanisation dont les acteurs se heurtent à une impossibilité structurelle d’avoir une voix audible » ; qu’en réponse au concept de « formes-de-vie », élaboré par Agamben à partir d’Auschwitz, « la forme-de-mort, comme l’envers de la vie quotidienne blanche et capitaliste, se caractérise par une accumulation d’impossibilités, de frustrations et d’interdits ». Norman Ajari recourt ainsi à des techniques de translation, de traduction, d’inversion ou d’affinage pour mener à bien son entreprise de reformulation conceptuelle – avec une réussite souvent admirable, même dans ses incohérences.

 

À lire : La Dignité ou la Mort. Éthique et politique de la race, Norman Ajari, éd. La Découverte, 320 p., 17 €.

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À lire : « Le froid, roman en trois actes avec entractes », Andreï Guelassimov, traduit du russe par Polina Petrouchina, éd. Actes Sud

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