Eva Illouz : « Le capitalisme a détourné la liberté sexuelle »

Eva Illouz : « Le capitalisme a détourné la liberté sexuelle »

L’idéal de la liberté sexuelle a été dévoyé par les forces économiques néolibérales. Telle est la thèse de la sociologue Eva Illouz dans La Fin de l’amour, que la fête consumériste de la Saint-Valentin semble illustrer à merveille. 

Par Manon Houtart

Swiper vers la gauche une photo sur Tinder, s’adonner à un « coup d’un soir », enchaîner les relations pour cause d’éternelle insatisfaction… : autant de comportements qui révèlent que les valeurs capitalistes telles que l’accumulation, la flexibilité, l’optimisation et l’hédonisme autocentré déteignent de plus en plus profondément sur les relations sexuelles et amoureuses. Cette colonisation de notre vie sociale par les logiques du marché est sondée par la sociologue franco-israëlienne Eva Illouz depuis une vingtaine d’années, et démontrée dans ses essais successifs, parmi lesquels Pourquoi l’amour fait mal (2012), Happycratie (2018) ou encore Les Marchandises émotionnelles (2019). Dans La Fin de l’amour, elle poursuit ces questionnements, en interrogeant cette fois les causes du « non-amour », c’est-à-dire les raisons pour lesquelles les relations amoureuses prennent presque immanquablement fin, voire n’ont pas lieu du tout à cause de notre réticence à l’engagement. 

L’auteure commence par définir l’ordre culturel et affectif qui régit la société capitaliste, dans lequel la volonté d’un individu ne se traduit pas par sa capacité à maîtriser ses désirs, mais par sa capacité à y répondre : à l’heure de la « modernité émotionnelle » qui caractérise notre époque, les sentiments personnels deviennent source d’autorité. Depuis les mouvements de libération sexuelle du siècle dernier, dont Eva Illouz reconnaît les précieux acquis tels que les combats féministes et LGBT, les relations amoureuses ne sont plus régulées par un quelconque « contenu normatif » et sont fondées sur un contrat affectif flou (on ne sait pas très bien si on est en couple, en relation libre, en « plan cul »…). Cette incertitude qui imprègne les relations a un impact psychologique direct « qui peut aller d’un sentiment de honte, de gêne et d’embarras à un sentiment d’angoisse et d’insécurité ».

Eva Illouz ne remet donc pas en cause la liberté sexuelle, mais bien le fait que le capitalisme scopique, c’est-à-dire le capitalisme « qui exploite les corps par le regard », s’en est emparé et a mené à creuser certaines inégalités. Car nous ne sommes pas tous égaux face à cette liberté sexuelle, insiste la chercheuse : les hommes « contrôlent la majeure partie des industries du sexe et donc la définition de ce qui compte chez une femme », telle que leur jeunesse, alors que ce critère n’est pas déterminant dans l’attractivité d’un homme.  De même, le casual sex correspond davantage à la sexualité masculine, moins émotionnelle, car il « implique un détachement qui confère un certain pouvoir, qui est, en tant que tel, un trope de la masculinité ». Mais cette inégalité se manifeste également entre les hommes au capital sexuel élevé et ceux pour qui cette liberté sexuelle « donne lieu à des expériences d’humiliation et d’exclusion » . En témoigne le phénomène des incels, ces célibataires involontaires en proie à un « désarroi existentiel » qui peuplent les romans de Houellebecq.

Les références littéraires, qui illustrent notamment l’évolution de la cour amoureuse codifiée du XIXe siècle aux dragues maladroites de l’univers houellebecquien, côtoient des exemples tirés de films et des extraits d’entretiens qu’Eva Illouz a menés auprès d’une centaine de personnes entre dix-neuf et quatre-vingt-douze ans. Les analyses sociologiques prennent ainsi corps dans des scènes familières de la vie quotidienne : rupture douloureuse, difficulté d’interprétation des sentiments des autres et de ses propres sentiments, lassitude du partenaire… A partir de ces cas concrets, Eva Illouz met au jour le rôle essentiel que « la sexualité sans lendemain ou la sexualisation des relations jouent dans l’économie, la démographie et l’identité », et rappelle, dans le sillage de Simone de Beauvoir et nombre de militantes féministes, que la vie intime est éminemment politique. Dépassant habilement les dichotomies entre nostalgie conservatrice et revendication libertarienne, La Fin de l’amour expose une pensée complexe et pourtant limpide, étayée d’une épaisseur empirique éloquente, qui prouve une fois encore que la place d’Eva Illouz parmi les intellectuels les plus influents de notre temps n’est pas usurpée.

 

La Fin de l’amour. Enquête sur un désarroi contemporain, Eva Illouz, Seuil, 416 p., 22,90 €, traduit de l’anglais par Sophie Renaut

 

Photo : Emmanuelle Marchadour

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