Edward Snowden, for the record

Edward Snowden, for the record

Si l’on attendait d’Edward Snowden un texte sur la surveillance de masse, son autobiographie, Mémoires vives, publiée aux éditions du Seuil, lui sert également à revendiquer son patriotisme.

Par Sandrine Samii

Deux élans patriotiques ont fait de la vie d’Edward Snowden ce qu’elle est aujourd’hui : il regrette le premier et son gouvernement est en droit de l’enfermer pour le second. En 2004, le jeune Edward, alors âgé de 20 ans, décide de s’engager dans l’armée. Après le 11 septembre, il adhère pleinement au discours de la « guerre préventive », utilisé pour justifier l’invasion de l’Irak : « J’ai soutenu cette politique inconditionnellement et aveuglément, c’est le plus grand regret de ma vie. (…) Je voulais être un libérateur. Je voulais rendre la liberté aux opprimés. Je croyais dur comme fer à la vérité fabriquée dans l’intérêt de l’État que, dans ma colère, je confondais avec le bien du pays. »

Blessé lors de la phase d’entrainement, il se reconvertit comme informaticien pour la CIA et la NSA, une carrière qui lui permet de mettre à profit une adolescence passée devant un ordinateur. Il est pour la première fois réellement sidéré par les capacités de surveillance de ces agences en 2009, alors qu’il doit rendre compte des stratégies de surveillance de la Chine pour un congrès interne. « Tandis que je me penchais sur toutes ces informations chinoises, j’avais la vague sensation de regarder dans un miroir et d’y voir le reflet de l’Amérique. » Il fait néanmoins une distinction : la stratégie numérique de surveillance chinoise est systématique et offensive, celle des États-Unis, à sa connaissance, est ciblée et défensive. Ce n’est qu’en réalisant l’ampleur du système de surveillance numérique que la NSA construisait avec sa contribution – permettant de consulter quasiment en direct et d’enregistrer les données personnelles d’utilisateurs de services américains comme Apple, Microsoft (et ainsi Skype), Google (dont Gmail, Agenda…), Facebook, impunément et indéfiniment – qu’il élabore un plan afin d’en informer des journalistes.

Alors qu’il médite sur la possibilité de lancer l’alerte, cet idéaliste aux tendances libertariennes a une pensée pour l’histoire familiale qui l'a initialement mené vers le service public. Dès le début de son texte, il revendique cet héritage : sa mère est descendante des Pères fondateurs, ses ancêtres ont participé à tous les conflits armés de l’histoire du pays, de la guerre d’indépendance à la seconde guerre mondiale. Ses deux parents travaillent alors pour le gouvernement et font preuve d’un « patriotisme apolitique ». « Ma famille a toujours répondu à l’appel du devoir », écrit-il.

Mémoires vives est à la fois un texte sur la surveillance de masse, l’évolution d’internet et l'autobiographie d’un jeune homme soucieux de revendiquer son patriotisme face au discours « traître ou héros ? » qui le suit depuis 2013. Edward Snowden souhaite d’ailleurs toujours retourner aux États-Unis, mais à une condition : qu’on lui permette de se défendre lors de son inévitable procès. À l’heure actuelle, parce qu’il a partagé des informations classifiées, il n'a pas le droit de faire valoir les raisons qui l’ont poussé à enfreindre la loi devant un jury. À cet égard, le titre original du livre, Permanent record, est plus parlant : évoquant l’enregistrement incessant de nos données personnelles, mais également sa version des faits, le plaidoyer qu'il est prêt à défendre.

 

À lire : Mémoires vivesEdward Snowden, traduit par Etienne Menanteau et Aurélien Blanchard, éd. du Seuil, 384 p., 19€.

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF