Deux lectures de « L’Âge de la colère » de Penkaj Mishra

Deux lectures de « L’Âge de la colère » de Penkaj Mishra

Dans un essai récemment traduit, L’Âge de la colère, l’Indien Pankaj Mishra soutient que tous les mouvements extra-occidentaux qui contestent nos valeurs n’en sont en réalité que des répliques catastrophiques – et que la « guerre civile mondiale » découle des Lumières occidentales. Un pamphlet vigoureux ou un sermon amphigourique ? Le Nouveau Magazine littéraire est partagé à ce propos.

« Des éléments de preuve solides »

par Patrice Bollon

« L’horreur ! L’horreur !... » : cette interjection que Joseph Conrad met dans la bouche de M. Kurtz, le personnage de son célèbre récit Le cœur des ténèbres, au moment de son agonie, pourrait servir d’exergue à l’essai de l’Indien Pankaj Mishra, L’Âge de la colère. Jeune colonialiste utopique, Kurtz (qui servit de modèle au rôle interprété par Marlon Brando dans Apocalypse Now de Coppola) était parti, à vingt ans, apporter la « Civilisation » aux « sauvages » d’Afrique. Une décennie plus tard, prématurément vieilli, il est devenu le plus grand trafiquant d’ivoire du continent. Installé aux confins d’une « terra incognita », il fait aussi office de Dieu vivant pour les peuples indigènes alentour, qu’il exploite tout en les défendant contre les incursions des autres Occidentaux et la dévastation qu’ils sèment avec eux...

Or, c’est précisément ce genre de rapport ambivalent qui forme la trame du livre de Mishra. Pour cet Indien installé en Angleterre, tous les phénomènes que nous percevons comme des atteintes intolérables à nos « valeurs », voire à notre existence – l’Iran des Mollahs, feu l’État islamique, les attentats, etc., et, plus avant, les régimes ultranationalistes comme celui, hindou, de Narendra Modi en Inde –, ne font en réalité que reproduire les nôtres de façon catastrophique. L’islam, l’hindouisme ou quoi que ce soit d’autre qu’ils mettent en avant n’ont, d’après lui, que très peu à voir avec une quête de leurs « racines ». Ce sont des mimétismes de la modernité occidentale de nos dites « Lumières » – une doctrine loin d’être homogène, Mishra distinguant à juste titre en elle une version « libérale standard » représentée par Voltaire et un refus du progressisme symbolisé par Rousseau.

Avec ces mouvements, on se trouve donc face à une contre-modernité exprimée avec les outils de cette modernité – ce qui les rend particulièrement nocifs. Reprenant le terme clé de Nietzsche, ils n’expriment, écrit Mishra, qu’un « ressentiment » envers une modernité fondée sur un ultra-individualisme et une lutte de tous contre tous qui a brisé partout les anciennes solidarités familiales et populaires pour leur substituer une concurrence généralisée entre les peuples et en leur intérieur. D’où cette « guerre civile mondiale latente », prête à chaque instant à exploser, qui fait le tissu problématique de notre présent.

La thèse, on le voit, est massive, unilatérale, et sans échappatoire possible. Jamais même, depuis longtemps, n’avait-on lu assaut d’une pareille violence à l’encontre de notre société ! En même temps, Mishra, qui est très cultivé, apporte des éléments de preuve solides à ce qu’il avance. Fin connaisseur de l’histoire intellectuelle de ce que nous appelons, avec commisération, « le reste du monde », il montre ainsi tout ce qui est passé de notre idéologie dans celles qui animent les mouvements de contestation de l’Occident.

Parmi les penseurs qui ont inspiré Khomeiny, Ahmad Fardid (1909-1994), l’auteur de la notion d’« Occidentalite », une critique du régime du Shah, était un disciple de Heidegger, formé en grande partie en Occident. Quant à Jalal Al-e Ahmad (1923-1969), l’autre grand idéologue de l’État iranien actuel, c’était au départ un laïque, adversaire des religions, qu’il qualifiait toutes de « charabia » et qui ne choisit l’islam comme vecteur d’affirmation que par rejet du capitalisme et du communisme, deux formes, selon lui, équivalentes d’occidentalismes. La même remarque vaut pour Modi en Inde, qui se recommande de Savarkar (1883-1966), le fondateur de l’idéologie chauvine Hindutva et un lecteur assidu de l’activiste nationaliste italien Guiseppe Mazzini (1805-1872). Et l’on sait que, dans les équipes du 11 septembre 2001, figuraient des fils de famille ingénieurs ou sociologues formés dans les meilleures universités allemandes ou américaines.

Et Mishra d’élargir la leçon à ces « loups solitaires » occidentaux, adeptes de massacres collectifs. Il revient ainsi longuement sur le cas de Timothy McVeigh, l’auteur en 1995 de l’attentat d’Oklahoma City, qui fit 168 morts dont 19 enfants. C’était, dit-il, un citoyen américain parfait, ancien G.I. décoré pour ses états de service lors de la première guerre du Golfe, mais en rupture de ban avec son pays, lequel avait, soutenait-il, renié ses valeurs de liberté au profit d’un libéralisme prosaïque dénué de toute transcendance. Enfermé, avant son exécution, dans la même prison que Ramzi Ahmed Yousef, le cerveau de la première attaque contre le World Trade Center en 1993, tous deux devaient devenir amis et défendre chacun l’action de l’autre...

Les critiques à la Pascal Bruckner et autres de ce qu’ils appellent le « masochisme culpabilisateur » de l’Occident ne risquent pas d’être convaincus par les arguments de Mishra. Mais son pamphlet furieux, qui se pose en contre-pied de la vision irénique de La Fin de l’Histoire de Francis Fukuyama (1992), dessinant l’image d’un monde pacifié par le libéralisme après la chute de l’URSS, n’en a pas moins été un best-seller dans les pays anglo-saxons. À défaut d’emporter l’adhésion, son discours y a introduit un coin dans une certaine bonne conscience occidentale. C’était là sans doute le but poursuivi par Mishra : nous faire ressentir dans nos tripes « L’horreur ! L’horreur ! » à laquelle mène une application sans limite de nos splendides « valeurs modernes » occidentales.

« Pankaj Mishra n’invite à rien d’autre qu’à un sursaut moralisateur »

par Maxime Rovère

La thèse est la suivante : depuis la deuxième révolution industrielle, le capitalisme a fait naître des réactions sociales et religieuses très parentes à travers l’histoire ; partout, en dépit des variations culturelles, on y reconnaît l’invariant de la violence sociale. Sur cette idée pas complètement neuve, Pankaj Mishra élabore un ouvrage dont la lecture laisse pour le moins perplexe. Bien sûr, du fait de sa position d’immigré (il est d’origine indienne), cet intellectuel à l’anglaise est bien placé pour démontrer que la définition de l’Occident n’est ni stable ni cohérente, et que par conséquent, il est possible d’éclairer la réaction de ce que les Européens blancs appellent « les autres » à partir de leur propre histoire – et comprendre mieux, par exemple, les salafistes grâce à Dostoïevski.

Malheureusement, Pankaj Mishra préfère trop souvent l’intelligence et le brio du publiciste aux analyses patientes et argumentées que requiert une si bonne intuition. C’est la première faiblesse du livre : sa rhétorique baroque restreint le cercle de ses lecteurs à celles et ceux qui sont déjà convaincus que le capitalisme est la figure du Mal Absolu. A force d’épithètes et d’invectives, il tente de convaincre les partisans d’une critique moins émotionnelle que l’Apocalypse est déjà en cours sous la forme d’une « guerre civile mondiale ».

Ce ton, toujours au bord de l’hystérie, contribue à affaiblir des pensées assez justes, comme celle qui reconnaît dans le fanatisme islamique d’aujourd’hui une forme de bellicisme voisine de celle de Gabriele d’Annunzio : dans les deux cas, il s’agit de répondre par une violence visible (le sang et la guerre) à des cruautés moins visibles (le consumérisme inégalitaire). Selon le même raisonnement, Pankaj Mishra éclaire le malaise des jeunes en Asie ou en Afrique par celui des écrivains russes du XIXe face à l’Europe : cette fois-ci, il s’agit de déterminer ce que l’expansion d’une culture vécue comme « étrangère » peut faire surgir d’embarras culturels. Plus qu’un choc des civilisations, nous assisterions donc à une « crise universelle » liée à l’extension du système néolibéral. « Des personnes aux passés très différents se retrouvent entraînées par le capitalisme et la technologie dans un présent commun où de grossières inégalités dans la répartition des richesses et du pouvoir ont créé de nouvelles hiérarchies humiliantes. »

Curieusement, cette dénonciation de l’Occident – loin d’être injustifiée – va de pair avec un respect presque religieux de ses codes culturels. Pourquoi diable Pankaj Mishra veut-il à toute force mobiliser l’ensemble de sa vaste bibliothèque ? Pourquoi son livre déborde-t-il de références aux grands auteurs, souvent traités au lance-pierres ? Oscillant entre les attaques ad hominem contre Descartes et ses semblables, et les moments où il semble se fier à la tradition philosophique avec l’aveuglement du converti, Pankaj Mishra ne se lasse pas d’étaler l’avers et le revers de sa vaste culture. Comme il était prévisible, son ouvrage finit par alterner des interprétations désinvoltes avec de purs et simples arguments d’autorité.

Pourtant, le plus embarrassant se trouve dans la vision du monde que le livre dessine en creux. Car en un sens, loin des finesses décoloniales d’un Norman Ajari ou des subtilités relationnelles d’un Hartmut Rosa, la critique du monde contemporain telle que la développe Pankaj Mishra n’invite à rien d’autre qu’à un sursaut moralisateur. On retiendra donc de son livre que l’Empire (pour reprendre le terme d’Antonio Negri et de Michael Hardt), c’est le Mal, et qu’il se perpétue en détruisant notre humanité, nourrissant donc perpétuellement le Mal, en circuit clos. Cela signifie que le capitalisme ne peut être ni amendé, ni réformé, ni ignoré, ni subverti. Reste en suspens cette question : suffit-il d’écrire des sermons énergiques et cultivés pour empêcher l’humanité de s’autodétruire ?

 

À lire : L'âge de la colère. Une histoire du présent, de Pankaj Mishra, traduit de l’anglais par Dominique Vitalyos, Zulma Essais, 462 p., 22,50 €

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