Des marques que laissent la violence

Des marques que laissent la violence

L'américaine Alexandria Marzano-Lesnevich abandonne le droit et se tourne vers l'écriture en découvrant l'affaire Ricky Langley, coupable du meurtre du jeune Jeremy Guillory en 1992. Elle enquête sur ce procès et affronte ses propres traumatismes familiaux dans son premier livre, L'empreinte, récompensé du prix du Livre étranger 2019 France Inter / Le Journal du Dimanche.

Par Vincent Dozol

Le dispositif scénique d’abord. Un écran de télévision dans une salle moite remplie de registres légaux. Le visage d’un jeune homme apparaît, lunettes énormes, « teint pâle, mâchoire carrée, oreilles décollées ». En 1992 à Iowa (Louisiane), Ricky Langley a tué un enfant, Jeremy Guillory, et l’aurait peut-être violé. Il a été condamné à mort, puis à la perpétuité à l’issu d’un deuxième procès. Alexandria Marzano-Lesnevich est une avocate stagiaire de 25 ans dans un cabinet de la Nouvelle Orléans. Elle a toujours été contre la peine de mort. En 2003, elle découvre sur cette télévision l’enregistrement des aveux du tueur. Elle veut que Ricky meure.

L’Empreinte est le récit d’une perte de foi en la justice et le droit. Les deux parents d’Alexandria Marzano-Lesnevich sont des avocats progressistes du New Jersey, elle a étudié à l’école de droit d’Harvard. Elle n’a jamais travaillé comme avocate sur l’affaire Langley mais c’est cette histoire, la réaction viscérale qu’elle a suscitée, qui lui a fait abandonner ses études pour l’écriture. Le droit, découvre-t-elle, n’est pas un mécanisme qui sert à trouver la vérité. Il permet d’en fabriquer une et d’assigner les responsabilités. Alexandria Marzano-Lesnevich enseigne aujourd’hui la littérature à Portland, Maine.  

Entre l’histoire de Ricky Langley et celle de l’auteur

Dans son premier livre, elle mêle deux traits dominants de la non-fiction : l’affaire criminelle réelle (« true-crime ») et les mémoires. Le titre original permet de mieux comprendre l’approche stylistique et juridique : The Fact of a Body, a Murder and a Memoir (Flatiron Books, 2017). L’histoire est plus compliquée que ce que la mémoire collective veut bien retenir, répète l’auteur. Par son passé, Ricky Langley est aussi une victime. La mère de Jeremy ne lui pardonne pas, mais elle s’est battue contre l’exécution du tueur de son fils. Pour Alexandria Marzano-Lesnevich, c’est une énigme qui la pousse à consacrer sept ans de travail à son enquête. Les chapitres alternent entre l’histoire de Ricky Langley et celle de l’auteur. Le soin avec lequel Alexandria Marzano-Lesnevich insère l’écriture de sa propre vie dans le récit est remarquable. Tout comme le sont la retenue et la simplicité des descriptions des violences et des marques qu’elles laissent. 

L’Empreinte est aussi un livre de traumatisme suite à un crime pédophile. Dans Ricky Langley, Alexandria Marzano-Lesnevich voit son grand-père, qui a commis pendant plusieurs années des attouchements sexuels sur elle et sa sœur. Quand elle dénonce finalement les faits à ses parents, ils se taisent. Rien ou presque ne se passe. Le vieil homme n’est plus invité à rester dormir à la maison. Parler aurait nui à la carrière du père, aux nerfs de la mère et à la tranquillité d’esprit de la grand-mère. Les agressions sont effacées, le scénario familial réécrit. Au point que le père suggérera même que les attouchements auraient pu être inventés.

L’Empreinte est plein de colères. L’auteur décèle peu à peu des parallèles entre l’affaire de 1992 et ses souvenirs d’enfance. Ricky Langley a précédemment été condamné pour attouchement sur une fillette dans un autre Etat. Sorti de prison, il a parlé à son entourage de sa pédophilie, a demandé d’être mieux suivi ou enfermé, avant de tuer. L’écrivaine se reconnaît dans ces appels à l’aide inaudibles, dans le mutisme de la famille qu’il faut affronter.      

Des détails imaginés

Le récit se lit d’une traite. C’est ce que l’édition américaine vend sous le terme de « page-turner », l’équivalent papier de la pratique du « binge ». Il s’inscrit dans la lignée des centaines de podcasts et séries documentaires tirés d’affaires criminelles comme Making a Murderer et The Keepers. Alexandria Marzano-Lesnevich puise dans toute la palette du genre pour accrocher le lecteur à l’entame. « Je devais rendre le livre captivant parce que je demande au lecteur d’endurer beaucoup de choses. Je suis moi-même ce type de lectrice ; j’aime qu’on me raconte une putain de bonne histoire », a-t-elle expliquée.

L’inspiration principale de L’Empreinte, le patron plutôt, au sens artisanal, c’est De sang-froid (1966). L’épigraphe du livre est même tirée du chef d’œuvre de Truman Capote : « Il est toujours possible que la solution d’un mystère en résolve un autre. » Là où Capote s’est effacé de son enquête en passant sous silence la relation qu’il a nouée avec les tueurs Perry Smith et Dick Hickock, Alexandria Marzano-Lesnevich est partout. « Je pense que cette histoire-là, celle des relations de Capote avec ses personnages, il ne l’a pas seulement gommée du livre pour des raisons esthétiques, parnassiennes, parce que le « je » lui semblait haïssable, mais aussi parce qu’elle était trop atroce pour lui, et au bout du compte, inavouable », a écrit Emmanuel Carrère (Il est avantageux d’avoir où aller, P.O.L. 2016). Dans un entretien à Vogue, Alexandria Marzano-Lesnevich explique que L’Empreinte, c’est De sang-froid « si Truman Capote avait été honnête sur son implication dans l’histoire ». L’inconfort du lecteur n’est pas seulement provoqué par le sujet du livre. Alexandria Marzano-Lesnevich comble les vides et les impasses, elle met en scène certains passages pour ménager ses effets et ne s’en cache pas. La mère de Ricky Langley est ainsi affublée de la robe de la grand-mère de l’auteur. Des révélations sont mises de côtés pour gonfler le suspense et assurer la déflagration à la dernière ligne du chapitre. Une note sur les sources permet de comprendre la désinvolture avec laquelle Marzano-Lesnevich traite la réalité en fonction de ses besoins littéraires. Des scènes sont compressées, réécrites, des dialogues inventés et des détails simplement imaginés. L’approche journalistique est révendiquée mais Alexandria Marzano-Lesnevich ne s’est entretenue avec aucun protagoniste en dehors de sa famille. Elle a choisi de se concentrer uniquement sur les archives publiques et les procès-verbaux qui sont parfois reproduits verbatim. De sa rencontre avec Ricky Langley, si elle a eu lieu, le lecteur n’en saura rien.

 

À lire : L’Empreinte, Alexandria Marzano-Lesnevich, éd. Sonatine, Paris, 480 pages, 22 €