Des droits civiques au LSD : les chemins qui menèrent à Woodstock

Des droits civiques au LSD : les chemins qui menèrent à Woodstock

Aux rythmes du blues, du folk et du rock psychédélique, En route vers Woodstock de Jean-Marc Bel raconte le cheminement politique et artistique qui mena la jeunesse américaine jusqu’au festival mythique, il y a maintenant 50 ans. Paru pour la première fois en 1994, cet ouvrage remarquable est réédité aux éditions Le Mot et Le Reste.

Par Sandrine Samii. 

Sans relâche, les personnages de Sur la route de Jack Kerouac sont à la recherche de « ÇA » : la « pulse ». Ils la trouvent auprès d’une bande de musiciens afro-américains jouant derrière une boîte de nuit à San Fransisco – « ça y est, le sax chope la pulse et tout le monde l’a compris » – ou en partageant leurs visions hallucinées de la route – « la voiture tanguait au rythme de la bonne pulse qu’on tenait nous-mêmes dans notre joie, notre enthousiasme suprême du fait de parler et de vivre jusqu’au bout, jusqu’au néant de la transe ». Publié en 1957, ce livre a eu une influence importante sur les babyboomers, alors adolescents, qui se retrouveront douze ans plus tard au festival de Woodstock. Dans En route vers Woodstock, Jean-Marc Bel ne s’attarde pas sur les performances désormais mythiques de ces trois jours de paix et de musique, au profit d’un autre questionnement : quelles routes durent prendre ces jeunes pour en arriver là ?

Pour leurs aînés, marqués par la Grande Dépression, la route conjure des images de familles chassées de chez elles par la pauvreté, les Joads des Raisins de la colère de SteinbeckRien à voir avec une quête d’identité et d’authenticité. Les babyboomers sont différents : « Ces adolescents ont l’enthousiasme de ceux qui, eux, n’ont connu ni la dépression, ni la guerre, ni le maccarthysme, et tiennent pour acquise la richesse que produit l’Amérique », explique Bel. Vénérant James Dean, Elvis Presley et Marlon Brando, refusant l’ordre établi « sans autre cause qu’une impression de malaise, (…) sans même rêver d’une autre société », ces rebels without a cause sont rattrapés par la guerre froide et les vieux démons de l’Amérique.

La Marche sur Washington

Certains prennent la route pour défendre le mouvement des droits civiques. Alors qu’en théorie, grâce au boycott des bus de Montgomery initié par Rosa Parks et Martin Luther King, un arrêt de la Cour Suprême a rendu illégale la ségrégation dans les transports depuis 1956, les États du Sud continuent à traiter les voyageurs afro-américains comme des criminels. Pour protester contre cette situation, les premiers freedom rides (« voyages de la liberté ») sont organisés en 1961. Des groupes de voyageurs noirs et blancs empruntent les mêmes bus avec l’intention de traverser le Sud des Etats-Unis et de faire valoir concrètement l’intégration. Des foules les attendent sur leur chemin, armes en main, et de nombreux militants sont mis en prison, malgré la légalité de leur action au niveau fédéral. « Comme au pas de cette vieille femme noire qui, alors qu’on lui demandait si elle n’était pas fatiguée de marcher durant le boycott des bus de Montgomery, avait répondu (…) "si, ami, mes pieds sont très fatigués, mais mon âme est sereine", le mouvement des Noirs pour les droits civiques allaient poursuivre son cheminement souterrain ». Jusqu’à la Marche sur Washington pour l’emploi et la liberté, le 28 août 1963, alors la plus grande manifestation de l’histoire des Etats-Unis. Cette mobilisation non-violente inspire les mouvements contre la guerre du Vietnam qui s’organisent dans les universités pour résister au draft, le tirage au sort, qui enrôle toujours plus de jeunes hommes – jusqu’à 40 000 par mois dans les années 60 – dans l'armée américaine. Le hit de Barry McGuire, Eve of Destruction, donne une voix aux plus jeunes d’entre eux : « You’re old enough to kill but not for votin’ » – assez vieux pour tuer mais pas pour voter. Des groupes de draft resisters permettent ainsi à des milliers d’hommes d’échapper au draft en s’enfuyant au Canada et en Europe.

D’autres traversent le pays pour chercher un refuge à l’intersection des rues Haight et Ashbury à San Francisco, attirés par Ken Kesey, Neal Cassady (l’allié de Kerouac dans Sur la route) et les Merry Pranksters, icônes de la contre-culture naissante. Depuis leur autobus scolaire bariolé, ils font la promotion d’un mode de vie communal, libertaire, et encouragent l’usage du LSD – alors légal en Californie – avec leurs acid tests, décrits en 1968 par Tom Wolfe dans le roman du même nom. Selon l'adage popularisé par le psychologue Timothy Leary, ces expériences psychédéliques sont censées aider les participants à « turn on, tune in, drop out » : dirige-toi (vers les hippies, vers un monde nouveau), accorde-toi (avec l’ordre cosmique, tes semblables), abandonne (ton passé, tes inhibitions). Jean-Marc Bel apporte une nuance à ce mantra : « Il est à remarquer (…) que Leary s’adresse aux scolaires, lycéens et étudiants, à qui il enjoint de laisser tomber leurs études ; il n’appelle pas les jeunes ouvriers à quitter leurs usines ou les jeunes Noirs à quitter leurs ghettos. Il sait où est sa clientèle ». Le mouvement psychédélique est alors en majorité composé de « gentils garçons et filles », issus de familles de classes moyennes. « Follow me the hard way » ajoute d'ailleurs Leary, lui-même à l’abri du besoin, « conscient que, pour les jeunes qu’il jette sur les routes, ce sera une dure école ».

Sur le droit chemin

À chaque évolution, sa musique. Le rock'n'roll et le rythm’n’blues de Ray Charles (« Hit the road, Jack ! ») et Little Richard gagnent les adolescents et participent à mettre à mal la ségrégation sur les ondes ; le folk de Bob Dylan et Joan Baez réinvente le protest song et conquiert la jeunesse des campus ; puis la musique psychédélique donne un nouveau son à la recherche de spiritualité, de fraternité, d'amour et de paix. « Dylan, les Byrds, les groupes psychédéliques, les Stones et, à leur suite les Beatles, traitent consciemment dans leurs textes des problèmes de leur public. Non pas qu’ils écrivent des manifestes, mais ils partagent les mêmes préoccupations : mal de vivre, politiciens et policiers anti-jeunes, drogue et guerre du Vietnam. »

Cette traversée menée tambour battant auprès de jeunes qui refusent de tenir en place dessine la carte d’une Amérique en pleine transformation. Il semble alors que tout ce qui s'arrête de bouger prend le risque de dépérir, comme le rêve sans cesse différé de Martin Luther King, de devenir l'ombre de lui-même ou une simple esthétique, comme le mouvement hippie. En 1969, pour les fugueurs de la classe moyenne, les militants des droits civiques et anti-Vietnam, la promesse d’un summer of love n’est pas tenue. Haight-Ashbury ne reste pas le paradis imaginé très longtemps, des émeutes meurtrières opposent la police aux habitants des ghettos afro-américains, des rassemblements pacifiques – contre la guerre du Vietnam ou liés à l’élection présidentielle à venir – sont dispersés à coups de matraque. Dans ce contexte, la réussite de Woodstock apparaît finalement comme un miracle. Trois jours comme testament improbable et inoubliable des idéaux d’une génération.

Après cette période, la plupart des babyboomers se remettent sur le droit chemin, se résolvent à la navette quotidienne d'une vie normale. La société américaine en est malgré tout transformée. « Sur la route postule qu’on trouve de la beauté aux voyages ratés » écrit Penny Vlagopoulos en préface d’une édition du rouleau original du roman de Kerouac (1), « dans la découverte de ses propres excès, dans l’aiguillon de ses propres limites, car ce sont les frontières autour desquelles l’humanité se construit ».

 

À lire : En route vers Woodstock. De Kerouac à Dylan, la longue marche des babyboomers, Jean-Marc Bel, Le Mot et Le Reste, 312 p., 22 €. 

Couverture du livre "En route vers Woodstock"

 

(1) Réécrire l’Amérique. Kerouac et sa tribu de « monstres souterrains », Penny Vlagopoulos, dans Sur la route : le rouleau original, de Jack Kerouac, édition établie par Howard Cunnel, traduit de l’américain par Josée Kamoun, Paris, Gallimard, 2010. 

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« Par les routes », Sylvain Prudhomme,  éd. L'Arbalète/Gallimard

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© Louison pour le NML

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF