Comment les femmes sont devenues journalistes

Comment les femmes sont devenues journalistes

Les femmes ont longtemps été écartées du métier de journaliste. Certaines grandes plumes féminines ont pourtant bravé ces obstacles de genre et ont revendiqué leur place dans les colonnes des journaux dès le début du XIXe siècle. Marie-Eve Thérenty, professeure de littérature à l’Université de Montpellier 3, en dresse de fascinants portraits.

Par Eugénie Bourlet

« Ces mots, ce ne sont pas des mots pour moi. Ce sont des maisons écroulées, des avions dans le ciel, des plaies, des bombes, du sang et de la faim. Pendant onze mois, j’ai partagé la vie de ce peuple qui aime mieux "mourir debout que vivre à genoux" ». Dans l’Espagne de la guerre civile, dont elle fait ici le récit, en Irlande, en URSS, en Chine, en Allemagne… Simone Téry, grande reporter, s’est rendue au cœur de la scène internationale des années 1930. Ses écrits politiques, lyriques et militants, ont d’abord été publiés dans la presse de l’époque puis sous forme de recueils. Comme la quasi-totalité des femmes journalistes d’avant 1945, elle a aussi été romancière : dans La Porte du soleil, histoire d’une journaliste en devenir embarquée dans la guerre civile espagnole, elle file ses propres reportages, inscrits désormais dans le temps long de la fiction. Son œuvre est pourtant injustement tombé dans l’oubli, tandis que son nom, s’il est mentionné, la place dans l’ombre de Jean Giono, dont elle a été la maîtresse.   

Sa trajectoire est l’une de celles que Marie-Ève Thérenty, dans Femmes de presse, femmes de lettresévoque à la fois dans sa singularité et comme représentative de la manière dont les femmes ont surmonté les stéréotypes genrés qui, longtemps (et toujours), ont été brandis pour les écarter du métier de journaliste. L’autrice, professeure de littérature spécialiste des liens entre presse et littérature, réhabilite avec ces portraits fascinants de grands noms de l’histoire du journalisme. Face aux interdits, aux réserves et à la dissuasion, les rédactrices et reporters ont depuis Delphine de Girardin pratiqué le journalisme sous forme d’écart, transformant la différence qu’on leur répétait implacablement en une revendication assumée pour appuyer leur pleine et entière légitimité à exercer. Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Marie-Ève Thérenty observe qu’elles ont toutes imprimé des qualités littéraires au métier de journaliste. Par-là même, elles ont scellé une hybridité des genres constitutive du journalisme littéraire auquel elles ont donné ses lettres de noblesse. Dans une société qui les a longtemps reléguées à la sphère maternelle et domestique, dominées et muettes (puisqu’elles n’obtiennent le droit de vote qu’en 1944), elles ont eu recours à une écriture oblique et ont défendu une position subjective et incarnée dès lors qu’elles se sont engagées sur le terrain. Elles se sont aussi définies elles-mêmes à travers des figures mythiques ou littéraires, chapitres qui constituent l’ouvrage en autant de Pénélope, Cassandre, Bradamante, Sappho ou Dalila... 

Journaliste : une identité à part entière

La « théorie des deux sphères » selon laquelle il existe des domaines distincts liés au sexe féminin (parce que maternelles, douces, auxiliaires et non autonomes…) a été un argument courant pour dissuader les femmes de velléités journalistiques. Au XIXesiècle, la sentence a même été lapidaire : parce que femmes, elles ne pouvaient tout simplement écrire. Barbey d’Aurevilly l’a exprimé très clairement dans Les Bas-bleus, terme moqueur qui désigne les femmes aux prétentions littéraires et intellectuelles : « Les femmes qui écrivent ne sont plus des femmes. Ce sont des hommes — du moins de prétention — et manqués ! Ce sont des bas-bleus ». De fait, les parcours biographiques que l’on découvre avec Femmes de presse, femmes de lettres montrent que les femmes journalistes brisent les conventions sociales : leur éducation remet en cause les normes du genre, leur vie familiale et sentimentale est tumultueuse. Lorsqu’elles intègrent le monde de la presse, de manière systématique, elles endossent une nouvelle identité grâce au pseudonyme, comme Séverine, la première journaliste professionnelle. 

Pionnière du reportage et de l’enquête en immersion, Séverine fonde un véritable courant « séverinien » : la journaliste est désormais présente sur le terrain et se place aux côtés de ceux qu’elle côtoie. Dans le sillage de La Fronde (premier journal entièrement rédigé par des femmes et créé à la fin du XIXesiècle), elle pratique « un métier au service des autres qui doit permettre de dénoncer les inégalités sociales et de venir en aide aux plus démuni(e)s ». Elle se mêle à la foule des grévistes, se déguise en ouvrière du sucre, descend à la mine, assiste au procès d’Émile Zola… Son journalisme est engagé mais aussi sensualiste, toujours conscient de son corps de femme : « Subversive et conventionnelle à la fois, elle ne remet pas en cause la distinction des genres mais, plus subtilement, elle énonce, en acte, une sorte de qualification spécifique de la femme pour le journalisme, et pour le reportage. Elle pose une question essentielle : est-ce que la manière dont le féminin est conçu, construit, créé, ne prédispose pas les femmes au reportage ? » De cette manière, Séverine ne dépasse par la théorie des deux sphères mais invente un journalisme qui retourne cet argumentaire à son avantage. 

Des écrits incarnés et subjectifs

Le parti pris du corps enclenché par Séverine trouve de nombreuses héritières. En 1928, Maryse Choisy publie Un mois chez les filles, récit d’un mois d’immersion dans une maison close (on pense au récent La maison, d’Emma Becker, qui repose sur le même scénario). Un an plus tôt, la journaliste a lancé un mouvement puis un manifeste « suridéaliste » défendant une écriture d’avant-garde qui, si elle présente des traits féminins, brouille les lignes de genre. On y lit : « Nous sommes les femmes du prochain avion. Nous avons, comme tous les vrais artistes, l’esprit androgyne et moins de trente ans ». Déclinant « Un mois chez… » dans plusieurs reportages, Maryse Choisy s’est même introduite travestie dans un monastère d’hommes au Mont-Athos, en Grèce : « Ce que j’ai voulu faire dans ce reportage, c’est voir une république de huit mille mâles où rien de féminin n’a jamais pénétré avec des yeux de femmes, avec un cœur de femme ». Comme Séverine, l’identité féminine qu’on lui oppose devient une capacité spécifique pour exercer son métier de manière inventive. La journaliste ajoute au caractère sensationnel et improbable de ses immersions un style distancé, ironique donnant à ses écrits l'empreinte de son corps et de son esprit.  

Dès 1836, quand Delphine de Girardin invente la chronique, l’écrit de la femme de presse est résolument subjectif : il s’agit de camper une narration consciemment située, dont le point de vue est enclin à la fantaisie, l’ironie, la mise à distance par l’absurde. Le format de la chronique a d’ailleurs longtemps été identifié et donc cantonné au genre féminin. Dans un mouvement inversé, de nombreux hommes ont endossé des pseudonymes pour s’y essayer, comme Apollinaire. La chronique est une porte d’entrée en journalisme mais aussi en littérature grâce aux atours stylistiques et à la tournure poétique de plus en plus prégnante qu’elle va prendre, notamment sous la plume de Colette ou de Germaine Beaumont, qui reçoit le Prix de poésie Renée-Vivien en 1951 pour Disques, qui réunit l’ensemble de ses chroniques musicales à tonalité poétique.

Braver la méfiance et les discriminations liées au genre a enjoint les premières femmes journalistes, des chroniqueuses assises derrière leur bureau aux reporters et exploratrices, à affirmer leur propre identité. Elles ont en commun d’avoir donné au journalisme une teinte littéraire, démontrant leur inventivité sur la forme (diversification des formes journalistiques et des styles d’écriture) et sur le fond. Grâce à elles, le journalisme innove dans ses sujets, s’incarne et s’identifie. Femmes de presse, femmes de lettres comble en cela brillamment les trous de l’histoire du journalisme et de la littérature.

 

À lire : Femmes de presse, femmes de lettres : de Delphine de Girardin à Florence Aubenas, Marie-Ève Therenty, CNRS Editions, 400p., 25€.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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