Comment l'État a mis Internet à son service

Comment l'État a mis Internet à son service

Dans L’utopie déchue (Fayard), Félix Tréguer, chercheur au CNRS et membre fondateur de l’association La Quadrature du Net, analyse comment l’État a toujours tiré parti des nouvelles technologies de communication pour contrôler l’espace public, domestiquant leur potentiel contestataire.

Par Sandrine Samii

Combien de combats perdus a-t-il fallu pour qu'un défenseur des libertés sur Internet écrive qu'il aurait peut-être mieux valu qu’on n’invente jamais l’ordinateur ? L’affaire Snowden, la criminalisation de l'hacktivisme, le déploiement de systèmes de reconnaissance faciale dans les villes… La liste est potentiellement longue. Durant ses 10 années de militantisme au sein de La Quadrature du Net, Félix Tréguer a participé à « une opposition de droit destinée à préserver le potentiel émancipateur d’Internet, en défendant la légalité de certains modes d’action politique novateurs permis par le numérique, ou en invoquant les libertés publiques contre les politiques de contrôle d’Internet promues par les États. » Selon lui, force est de constater qu’ils ont encaissé plus de défaites que de victoires.

Il troque ainsi sa casquette de militant pour celle de chercheur dans cet ouvrage visant à comprendre comment nous en sommes arrivés là. S’il existe des problèmes très spécifiques à Internet (« l’économie politique de ce réseau, et [les] régimes d’attention qu’elle produit »), Félix Tréguer replace l’informatique dans l’histoire plus longue des médias, de la liberté d’expression et du contrôle de l’espace public. De la presse écrite, au télégramme, de la radio, à la télévision, Félix Tréguer analyse les efforts qu’ont fait différents régimes pour « maîtriser les effets politiques d'une nouvelle technique de communication. »

L’utopie déchue ravive également l’histoire de la contre-culture technocritique de pionniers de l’informatique français, située dans la sphère associative et militante des années 1980 et 1990. Cette époque correspond au développement des usages communicationnels de l’informatique, avec la popularisation des emails, des forums, des premiers blogs… Le R@S (Réseau associatif et syndical) permettait ainsi à des groupes progressistes d’héberger leurs sites internet et de communiquer en ligne. Cette contre-culture cherchait alors à développer le potentiel émancipateur de l’informatique. Dans la mouvance anarchiste, un groupe d’informaticiens rassemblés sous le nom CLODO – Comité Liquidant Ou Détournant les Ordinateurs – connus pour avoir détruit des centres informatiques entre 1980 et 1983, écrivait alors : « un ordinateur n’est qu’un tas de ferraille qui ne sert qu’à ce que l’on veut qu’il serve », et « dans notre monde, il n’est qu’un outil de plus au service des dominants. »

Avec du recul, on peut malgré tout regretter ces années de web « indépendant et artisanal », comme certains regrettent aujourd’hui l’époque des radios libres. Les années 2000 ont correspondu à une reféodalisation du Net autour de grandes entreprises et au déploiement de dispositifs permettait à l’État d’étendre sa surveillance de l’espace public et privé comme jamais auparavant. Ce qui fait dire à Félix Tréguer qu’« à l’heure où le Big Data et l’intelligence artificielle s’accompagnent d’une recentralisation phénoménale des capacités de calcul (…) il est urgent d’articuler les stratégies classiques à un refus plus radical opposé à l’informatisation du monde. » À ce titre, la définition qu’il fait des principes de CLODO paraît toute adaptée : « Tandis que les ex-hippies technophiles croyaient pouvoir utiliser l’ordinateur pour “se changer soi-même” et ainsi changer la société, eux prenaient une position inverse : pour songer à reprendre véritablement la main sur l’informatique, sur son développement, sur ses usages, il fallait commencer par changer le monde. »

 

À lire : L'utopie déchue – Une contre-histoire d'Internet XVe-XVIe siècle, Félix Tréguer, éd. Fayard, 350 p., 22 €

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Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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