Albert Camus, leçons pour un journalisme révolté

Albert Camus, leçons pour un journalisme révolté

Maria Santos-Sainz, maître de conférences à l’institut du journalisme à Bordeaux-Aquitaine et membre de la société des études camusiennes, a réuni pour la première fois l'intégralité des écrits journalistiques de Camus dans un essai. Ceux-ci répondent toujours à un même sentiment, celui de la révolte, devenu un pilier fondamental de la vocation et de l'exercice du métier de journaliste. 

Par Eugénie Bourlet.

« La révolte naît du spectacle de la déraison, devant une condition injuste et incompréhensible… Elle crie, elle exige, elle veut que le scandale cesse et que se fixe enfin ce qui jusqu’ici s’écrivait sans trêve sur la mer » : le sentiment premier dépeint dans L’Homme révolté par le Camus philosophe n’est pas différent de celui qui anime le Camus journaliste. L'ouvrage de Maria Santos-Sainz (maître de conférences de l’institut du journalisme à Bordeaux-Aquitaine et membre de la société des études camusiennes) qui réunit pour la première fois l'intégralité de ses articles en constitue la preuve emblématique. Albert Camus, journaliste revient sur des contributions aux formats multiples : reportages, éditoriaux, critiques… autant de genres voués par Camus à la mise en avant d’une subjectivité y sont passés. On connaît surtout son rôle joué au sein de Combat, organe de presse résistant dont il dirige la rédaction pendant la seconde guerre mondiale. Mais d’Alger Républicain à L’Express, Camus a consacré sa plume au journalisme pendant quasiment une vingtaine d’années et a réimprimé au cœur de la profession la révolte en tant qu’impulsion fondamentale.

Misère de la Kabylie

Alors même qu’il a commencé la rédaction de L’Étranger, Camus intègre grâce à son ami Pascal Pia le quotidien Alger Républicain en 1938. Maria Santos-Sainz décrit ainsi ses débuts : « Le métier de journaliste lui offre tout ce qu’un jeune engagé et lucide comme lui peut désirer : la recherche de la vérité et les moyens de porter au grand jour ce qui se trame dans l’antichambre du pouvoir. Camus dispose d’un solide et large bagage : il sait parfaitement d’où il vient et où il veut aller. Il veut dénoncer les injustices, la misère, mettre en lumière les abus de pouvoir, la corruption, l’exploitation de l’homme par l’homme. Grâce à sa plume incisive, il recherche un "journalisme d’intentionnalité" qui lui permet d’écrire en faveur des plus défavorisés, de ceux qui restent silencieux ou qu’on ne laisse pas parler ». Pied-noir issu d’un milieu populaire qui ne le prédestinait aucunement à poursuivre des études de philosophie, encore moins à devenir écrivain au Prix Nobel et journaliste, la personne même de Camus fait irruption dans le monde des lettres. Son écriture répond tout autant à cette intempestivité au sens nietzschéen : une prise de conscience brutale, à rebours des considérations communes, un véritable coup de marteau. Dans un éditorial, certes… mais dans un reportage ? Misère de la Kabylie, publié dans Alger Républicain en 1939 en cinq épisodes, constitue un exemple brillant de la subjectivité intempestive de Camus. Extrêmement documenté, son propos sert une dénonciation brutale de la condition de la population kabyle en proie aux injustices sociales et économiques les plus violentes. Sa définition du reportage, rapportée par son ami Jean Daniel, s'énonce pourtant de manière tout à fait simple : « des faits, de la couleur, des rapprochements ».

La révolte comme modèle

Il couvre aussi en Algérie des faits divers, suit des procès dont l’issue dépendra directement du ton qu’il a adopté pour en décrire les tenants et aboutissants, comme celui d’un paysan injustement accusé de vol, ou d’un Cheick poursuivi pour un meurtre qu’il n’a pas commis dans le cadre de ce qui apparaît vite comme un procès politique. La description selon Camus devient indissociable de l’engagement, objectivité et subjectivité désormais sont toujours inextricablement liées. Sa réflexion philosophique sur le mal se retrouve ainsi dans sa description des bourreaux nazis dans un éditorial de Combat en 1946 : « Pendant quatre ans, ces fonctionnaires ont fait marcher leur administration : on y fabriquait des visages d’orphelins, on y fusillait des hommes en pleine figure pour qu’on ne les reconnaisse pas, on y faisait entrer les cadavres d’enfants à coups de talon dans des cercueils trop petits pour eux, on y torturait le frère devant la sœur, on y façonnait les lâches et on y détruisait les plus fières des âmes ». Les considérations sur l’absurde suscitées par la souffrance de la condition humaine apparaissent également, tels des échos multiples d’une pensée toujours cohérente. Ses polémiques d’après-guerre, à couteaux tirés avec Sartre aux Temps Modernes ou moins frontales avec Mauriac au Figaro ont fait date. Mais ce qui marque le plus à la lecture d’Albert Camus, journaliste réside dans cette capacité, malgré des sujets d’actualité des plus triviaux aux plus mémorables, à ériger son écriture en un modèle percutant et clairvoyant, inspiré en permanence par ce fameux sentiment de révolte. Un modèle, comme le rappelle Maria Santos-Sainz, dorénavant à l’origine de nombreuses vocations en journalisme.

 

À lireAlbert Camus, journaliste, Maria Santos-Sainz, préface d’Edwy Plenel, Apogée, 300 p., 20€.