Être soi-même, Claude Romano

Être soi-même, Claude Romano

À l’ère de l’individualisme libéral, la théorie des formes de vie issue de Wittgenstein est devenue un outil commun et commode pour penser la variété de nos parcours et styles d’existence – on jettera à profit un coup d’œil au volume Formes de vie paru chez CNRS Éditions il y a quelques semaines sous la direction de Sandra Laugier et Estelle Ferrarese : la construction et l’expression de soi, le besoin d’empowerment, sont devenus des questions philosophiques et sociales centrales. Le philosophe canadien Charles Taylor, dans son célèbre ouvrage Les Sources du moi, avait tenté de proposer une première généalogie de la sensibilité individualiste, centrée autour du romantisme, et on sait que Michel Foucault avait consacré ses derniers travaux philosophiques à l’histoire du souci de soi. C’est dans cette filiation que s’inscrit le projet de Claude Romano : il consiste rien moins qu’à proposer une histoire de la philosophie comme longue genèse, de Socrate à Heidegger, de l’idée d’authenticité.

À travers les débats antiques sur les vertus, l’émergence de la notion de naturel et de style à la Renaissance, les prémisses de l’authenticité à l’âge classique et le rôle déterminant de Rousseau, Claude Romano propose une généalogie profondément originale de l’individualisme : l’individu moderne s’y invente moins dans le culte du moi que dans « le renoncement à tout “travail sur soi” », en faisant de la vérité personnelle « une abdication de la prétention à être vrai » et de l’adéquation à soi « une forme d’oubli “actif” et d’incurie de soi » : c’est dire la richesse d’une question qui ne se limite pas aux slogans à la mode du développement personnel.

Alexandre Gefen

 

À lire : Être soi-même. Une autre histoire de la philosophie, Claude Romano, éd. Folio Essais (inédit), 768 p., 15,90 €.

 

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« La Filiale »,Sergueï Dovlatov, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs (éd. La Baconnière)

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