« Tout est affaire d'imagination », compilation d'écrits d'un journaliste dandy

« Tout est affaire d'imagination », compilation d'écrits d'un journaliste dandy

Recueil d'articles publiés entre 1966 et 2011 par Gay Talese, Tout est affaire d'imagination vient d'être traduit en français aux éditions du sous-sol. Malgré la controverse soulevée par le documentaire Voyeur sorti en 2017 qui a mis en doute l'authenticité d'une de ses sources, celui dont la plume est l'une des plus influentes du nouveau journalisme séduit toujours avec une oeuvre prolifique dont les sujets réels peuvent être rédacteurs du New York Times, chef de famille mafieux ou roi de la pornographie à Chicago. 

Par Vincent Dozol. 

« Ce n’est pas un coup d’un soir ; c’est une affaire de long terme. Ça commence avec une invitation à un rendez-vous, et, comme c’est le cas pour tout rendez-vous, vous devez faire attention à ne pas dépasser les limites, au début. »  C’est ainsi que Gay Talese « cultive » ses sujets. Si l’histoire l’exige, le journaliste ne se contentera pas d’être l’oreille non-intrusive et attentive, il passera lui-même sous les draps.

Tout est affaire d’imagination regroupe des chapitres de livres et des articles publiés entre 1966 et 2011 par Esquire, New York Magazine, The New Yorker et The New York Observer. Contrairement à la version originale, on n’y trouvera pas le célèbre Frank Sinatra a un rhume, un classique des écoles de journalisme depuis 1966 qui a fait naître des vocations de portraitistes. L’article a fait l’objet d’une publication à part entière par les Editions du sous-sol en mai 2018.

Des anonymes et des phénomènes

Cette anthologie fait suite à l’affaire du Motel du voyeur (2016). Au moment de la sortie du livre, un article du Washington Post a remis en question la véracité du témoignage de l’unique source du livre, un ancien propriétaire de motel du Colorado qui a passé des années caché dans le grenier à observer ses clients s’ennuyer, s’engueuler et s’aimer. Dans le documentaire Voyeur de Myles Kane et Josh Koury (2017) qui retrace toute l’affaire, on voit Talese au travail dans son « bunker » d’écriture, menant les entretiens dans le Colorado, avant qu’il réalise que sa source n’est aucunement digne de confiance et qu’il l’écrive dans son livre. Il ne vérifie pas certaines parties du témoignage. Face aux révélations de plusieurs omissions et mensonges, Gay Talese est sonné. Il a pensé que sa carrière était finie, a désavoué son livre, suspendu sa promotion puis s’est repris. Aujourd’hui, il continue de défendre son travail. Tout est affaire d’imagination n’est pas le livre de la rédemption ou du crépuscule, plutôt une collection d’éclats d’hier. Des High Notes donc – titre du livre en anglais issu d’un portrait de la cantatrice Marina Poplavskaya – qui procureront aux nouveaux lecteurs comme aux fidèles une envie furieuse de se (re)plonger dans son œuvre.

On croise dans ces pages des anonymes et des phénomènes : Tony Bennett, des garçons d’écuries californiennes, Lady Gaga, des accrocs au sexe ou au boulot, des rédacteurs en chef du New York Times, avec une préférence chez ce gamin d’immigrés d’Ocean City (New Jersey) pour les pécheurs, les battants, les outsiders et les milieux italo-américains. « Tout est affaire d’imagination » est un chapitre tiré de Thy Neighbor’s Wife (1981, La femme du voisin, Éditions Points, 2016), une scandaleuse étude de la libération sexuelle et de l’adultère perçue comme un problème fiscal et non moral. Talese narre avec brio l’histoire de Harold Rubin, roi de la pornographie à Chicago, en partant d’une photographie d’une femme nue sur une dune de sable, une image qui a marqué une génération d’hommes ayant grandi dans la morne frustration des banlieues des années Eisenhower. Le texte est écrit du point de vue de Rubin, de ses sensations et de ses rages politiques, avec des embardées dans la vie de cette nue regardée.

Une affaire de style

Depuis son baptême par Tom Wolfe, Gay Talese est l’une des plumes les plus influentes du mouvement porté par les magazines des années 1960-1970 visant à brouiller les séparations entre journalisme et littérature, mouvement ensuite nommé « nouveau journalisme » ou « non-fiction narrative ». Qu’importe les étiquettes, la subjectivité du reporter en immersion est défendue comme révélatrice des vérités de l’Amérique. Chez l’écrivain Talese comme chez l’homme, c’est d’abord une affaire de style. Le fils de tailleur en panama et costume trois pièces au quotidien excelle dans la construction de scènes auxquelles il n’a pas toujours assistées. Il porte une telle attention aux personnages secondaires qu’ils finissent par se retrouver au centre. Monologues intérieurs, faits, objets et trajectoires sont tout sauf des détails. Ses maîtres en écriture, Francis Scott Fitzgerald, John O’Hara ou Irwin Shaw, sont des auteurs de fictions. Ses articles sont souvent des transgressions des conventions journalistiques. The Silent Season of a Hero (1966), consacré au géant Joe DiMaggio, est l’un de ses premiers exploits. Gay Talese, alors journaliste sportif depuis ses 15 ans, s’inclut dans l’histoire comme « l’homme de New York » et passe outre les réticences de son sujet en s’attachant à une série d’objets pour entrer dans la tête du retraité des New York Yankees. Dans Tout est affaire d’imagination, l’auteur revient sur sa première rencontre avec son héros et dévoile sa technique pour manger des spaghettis. L’ancien enfant de chœur a ensuite confessé la famille mafieuse Bonanno pour l’écriture de Honor Thy Father (1971, Ton père honoreras, Editions du sous-sol, 2015). Une partie magistrale de son dernier livre est consacrée au kidnapping du patriarche.

Talese incarne avec classe le temps révolu du journaliste esthète à chapeau, bloc et stylo Montblanc, à l’aversion bruyante pour l’enregistreur vocal, l’informatique et les services de vérification des faits des journaux, vivant dans une maison bourgeoise de l’Upper East Side qui a vu défiler Philip Roth, George Plimpton, Nora Ephron ou Norman Mailer, dont le sous-sol est rempli de cartons de recherches et de coupures de presse. Il a son rond de serviette dans les grands restaurants français et italiens du quartier, il est capable de consacrer plus de vingt ans à une bonne histoire ou de sauter dans un avion dans les robes d’une diva de Moscou à Buenos Aires et d’envoyer la note à son magazine.

Gay Talese, 86 ans, est toujours à la tâche et semble hanté par les héros de son enfance. Avec l’écrivain Pete Hamill, il vient de publier un livre d’entretiens sur le siècle Sinatra (Bordighera Press, 2018). Et toujours cette attirance pour la controverse : il s’intéresse aujourd’hui à l’acteur Kevin Spacey, devant les tribunaux à la suite d’accusations d’agressions sexuelles.  

 

À lire : Gay Talese, Tout est affaire d’imagination, Éditions du sous-sol, Paris, 320 pages, 22 euros (en vente le 10 janvier). 

Photo : Gay Talese © Joyce Tenneson / Éditions du Seuil

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