« Les Essais » : une nouvelle édition réussie

« Les Essais » : une nouvelle édition réussie

Sans dénaturer la musique et la complexité du français ancien des textes originaux, une nouvelle éditions des Essais s'emploie à restituer l'œuvre de Montaigne pour le lecteur contemporain.

Par Alain Dreyfus

C’est le miracle habituel : lorsqu’on rouvre les Essais après les avoir longtemps délaissés, se retissent en un éclair les fils d’une conversation interrompue. Cette sensation si spéciale d’intimité avec leur auteur, intacte en dépit de plus de quatre siècles de distance, la nouvelle édition établie par le philologue et latiniste Bernard Combeaud (1948-2018) et achevé à son décès par son assistante Nina Mueggler, invite à nouveaux frais à la revivre.

Mais en quoi cette énième parution se distingue-t-elle de la myriade de versions déjà disponibles ? On ne va pas retracer ici dans sa totalité l’historique de la réception d’une œuvre dont les premiers exemplaires ont commencé à circuler en 1580, avant qu’en 1595,  Marie de Gournay, « fille d’alliance » (dans toute l’ambiguïté du terme) de Montaigne, propose une mouture posthume, bourrée d’ajouts autographes et complétée du troisième et ultime livre. Une version considérée depuis comme celle de référence, on n’ose dire canonique, tant ce mot convient mal à un auteur si peu soucieux du qu’en dira-t-on et de la postérité qu’il croyait – tout le monde peut se tromper – son œuvre destinée « à peu d’hommes et à peu d’années. »

Au-delà des topiques ressassés au tableau noir (sur la mort, l’amitié, les cannibales, etc.), au-delà de maximes devenues des poncifs, tels le « Connais-toi toi-même » et autre « Que sais-je ? », lire Montaigne in extenso tient souvent du parcours du combattant. Non en raison du contenu, encore moins d’une quelconque obscurité, mais par le français ancien, dit « moyen français » dans lequel ces écrits ont été rédigés. Pour ajouter à la difficulté, le texte original, à la ponctuation dont la logique souvent échappe, est truffé de citations latines, grecques, italiennes et espagnoles, auxquelles il faut ajouter les figures de style et les tournures gasconnes de l’auteur, autant d’obstacles délicats à franchir pour le lecteur contemporain. Il existe bien de nombreuses « traductions » en français moderne, mais ces versions tiennent, quant à la saveur de la langue, du surgelé en regard de la haute cuisine.

Les éditions savantes ont tout de même fait un effort. La dernière Pléiade en date, dirigée par Jean Balsamo, respecte scrupuleusement les archaïsmes de la langue originale et les méandres d’une orthographe non fixée, mais facilite au moins la lecture en renvoyant la traduction des citations, non en notes à compulser péniblement en fin de volume, mais cette fois en pied de page. Il n’empêche : ce volumineux volume, fidèle au dernier état du manuscrit original, fait avant tout le miel des spécialistes. Sous couvert d’une modestie de convenance, (s’attacher avant tout au « plaisir du texte), Bernard Cambeaud a fait preuve d’une grande ambition : rendre accessible à tous sans la dénaturer une œuvre aussi hors temps qu’inestimable. En la dépouillant tout d’abord des pesanteurs d’un appareil critique aussi intimidant qu’envahissant. Les fameuses citations sont toujours là, mais intégrées dans le corps même du texte, et traduite avant même que le lecteur, pour le coup averti, en déguste à la suite la version originale. Quant à la modernisation du « moyen français », l’approche du maître d’œuvre, ainsi qu’il le signale dans une préface en forme de note d’intention, relève du travail d’un ravaudeur de fresque ou de tapisserie, où écrit-il, « on ne doit rien voir du passage du restaurateur ». De fait, la musique de Montaigne, que leur transcripteur à soumis avant de la fixer sur la page à l’épreuve du « gueuloir » flaubertien, gagne tant en cursivité qu’en fluidité, sans rien perdre de sa sève, ni de sa réjouissante crudité.

 

À lire : Les Essais, Montaigne, nouvelle édition établie par Bernard Combeaud, Bouquins, Robert Laffont/Mollat, 1126 p., 32 €.

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