« I am Brian Wilson », l'autobiographie d’un génie perturbé

« I am Brian Wilson », l'autobiographie d’un génie perturbé

Le chanteur et compositeur des Beach Boys se livre dans une autobiographie enfin traduite cet automne. Une plongée dans l'intimité d'un artiste extrêmement talentueux mais fragilisé par des troubles mentaux et la poursuite du succès.

Par Yves Bigot

- « Vous avez commandé une pizza ? »

- « Non ! »

- « Alors allez vous faire foutre… »

La blague téléphonique préférée de Brian Wilson, plusieurs fois répétée au cours de sa nouvelle autobiographie, I am Brian Wilson, en dit sûrement plus long sur lui que la plupart des nombreuses études consacrées au génie perturbé des Beach Boys, l’un des plus remarquables compositeurs de l’ère rock. Bloqué à ses vingt-cinq ans espiègles et nostalgiques, en 1967, alors qu’il vient de publier ses chefs d’œuvre (l’album Pet Sounds, le tube « Good Vibrations ») et voit sa psyché exploser sous le double effet de la pression de se surpasser – et de tenter de surpasser les Beatles – en enregistrant le funeste Smile, et des psychotropes qu’il ingurgite ce faisant. Fragilisé enfant par un père oppressant qui lui explose le tympan droit en le jetant contre un mur, contesté par sa maison de disques qui réclame plus de tubes – comme si cela était humainement possible –, ayant abandonné les tournées avec son groupe pour se consacrer à la composition et à la production, déjà clairement bipolaire avant de devenir schizophrène, il ne s’en remettra jamais.

Une précédente autobiographie, Wouldn’t It Be Nice : My Own Story (HarperCollins, 1991), qu’il désavoue aujourd’hui, attribuait sa relative revalidation au Docteur Eugene Landy, psychologue abusif, et le mettait en porte-à-faux avec les autres Beach Boys, notamment son cousin, le chanteur et parolier Mike Love. Dans I am Brian Wilson, on entre dans la vie quotidienne, domestique, autant que dans la musique, d’un survivant confronté aux affres de ses troubles mentaux et de leurs conséquences, glué dans son fauteuil devant la télé à regarder La roue de la fortune et les matchs de base-ball et de NBA à longueur de journée dans sa villa de Benedict Canyon à Los Angeles en pleurant ses frères disparus, Carl et Dennis, le seul à ne jamais l’avoir trahi. Tout en s’occupant de leurs cinq enfants, dont trois adoptés, sa femme Melinda le veille, là comme ailleurs, chassant de son mieux « les voix dans ma tête qui me disent qu’elles veulent me tuer ».

Chemin faisant, il y égraine ses souvenirs, heureux – avant 1967 –, douloureux, vaseux, et ses nombreuses tentatives de retrouver la grâce qui l’habitait jusque-là, sans jamais y parvenir, bien que l’illusion en fut longtemps entretenue par la résurgence de bris de Smile parsemés d’album en album (« Surf’s Up », « Till I Die ») et le mythe sciemment entretenu de réguliers « retours de Brian », tous aussi décevants les uns que les autres, jusqu’à l’émouvant biopic Love and Mercy entre triomphe et rédemption, dont il commente ici la première projection.

Cette fois, c’est bien « Moi, Brian Wilson » qu’on entend dans ces pages, avec toute sa gaucherie, son innocence désarmante, sa modestie aussi invraisemblable que sa naïveté. Ce n’est pas une autobiographie flamboyante comme le Life de Keith Richards, introspective comme le Born To Run de Bruce Springsteen ou littéraire comme celle de Morrissey, mais une plongée triste et intime, maladroite, dans le mystère de l’un des plus grands musiciens du XXème siècle. Touchante, pourtant, comme il l’est jusque dans sa détresse.

 

À lire : I am Brian Wilson. Le génie derrière les Beach Boys, Brian Wilson avec Ben Greenman, traduit de l'anglais (États-Unis) par Pernelle Gautier, éd. Le Castor Astral, 352 p., 24 €

 

Critique musical, journaliste et producteur, Yves Bigot est directeur général de TV5 monde. Auteur de nombreux livres, il a publié en 2016 Je t’aime moi non plus – Les amours de la chanson française (Don Quichotte).

 

Photo : Brian Wilson joue des chansons de SMiLE au Walt Disney Concert Hall le 3 novembre 2004 à Los Angeles, California. © Karl Walter/Getty Images/Via AFP