Des vies en marge du salariat : le quotidien des « inactifs »

Des vies en marge du salariat : le quotidien des « inactifs »

S’intéresser au travail sous toutes ses formes révèle que les « inactifs » sont bien plus occupés qu'il n'y paraît. Dans La Ville vue d’en bas (Amsterdam), le collectif Rosa Bonheur enquête sur la capacité des classes populaires à s’organiser en marge du salariat dans les espaces désindustrialisés.

Par Sandrine Samii

Environ 23,5 millions de Français sont « inactifs », c’est-à-dire âgés de plus de 15 ans mais ne cherchant pas ou n’étant pas en mesure d’occuper un emploi. En retirant les plus de 65 ans, il s’agit en fait de 11,6 millions d’individus (1). Le collectif de chercheurs lillois Rosa Bonheur s’intéresse aux vécus individuels derrière ces chiffres. La Ville vue d’en bas, publié aux éditions Amsterdam, est le résultat de cinq années d’enquête ethnographique sur les espaces populaires. Ces derniers y sont envisagés non comme des marges mais des espaces centraux, dans le maillage de relations, de ressources et de soutien que peuvent y trouver leurs résidants.

Par l’expression « classes populaires », le collectif désigne « cette fraction particulière, située aux marges du salariat, dont le quotidien et les trajectoires sont profondément marquées par la fin de la ville industrielle. » Leur enquête nous mène à Roubaix, ancienne ville-usine du textile. Aujourd’hui, 44,3 % de la population y vit sous le seuil de pauvreté et un roubaisien sur trois est « inactif ». Pour survivre, ils sont nombreux à mener ce que l’universitaire allemande Maria Mies nomme un travail de subsistance : des activités cachées ou peu considérées, souvent informelles, liées à leurs besoins élémentaires. Cette notion peut être rapprochée du travail de care – dans la mesure où Mies y est arrivée par une réflexion sur le travail domestique – tout en étant plus large. Les chercheurs de Rosa Bonheur expliquent : « Le travail de subsistance peut prendre diverses formes selon les besoins auxquels il cherche à répondre : consommer des biens et des services, se soigner, s’occuper de son bien-être et de celui des autres, gagner de l’argent. » La liste des occupations des sujets de l’enquête en témoigne : réparation de voitures dans des garages à ciel ouvert ; revente d’articles obtenus à bas prix sur Internet ou en Belgique à l’occasion de brocantes ; recyclage d’objets trouvés dans des friches ou dans la rue ; « activités encadrées de bénévolat » qui conditionnent le versement d’allocations ; travaux d’entretien ou de réhabilitation de logements ; coiffure et soins esthétiques ; restauration à domicile ; garde d’enfants ; confection de vêtements ; bricolage et mise en vente de biens faits à la main… 

Le travail de subsistance opère à la fois selon une logique économique et symbolique. Il représente avant tout un filet de sécurité, sa rationalité n’est donc pas celle du marché ou d’une augmentation permanente de la productivité. Enchevêtrés dans des réseaux de réciprocité familiaux, amicaux, de voisinage ou communautaire, les échanges n’y sont jamais strictement économiques. Ils permettent de se faire une bonne réputation et d'entretenir des liens de solidarité au niveau local. « Le travail de subsistance procure donc des ressources matérielles et relationnelles nécessaires à la vie aux marges de l’emploi, mais également des ressources symboliques : il rend une fierté et une respectabilité à des personnes discriminées et marginalisées, leur redonne une valeur morale. » Cette organisation précaire soutient autant qu’elle oblige, comme le montre l’exemple de Kadouja, une mère de famille ayant consenti à quitter son travail pour prendre soin de son mari malade et élever ses enfants. Le travail domestique qu’elle accomplit au sein du foyer et les services qu’elle rend dans son voisinage lui donnent un certain statut mais limitent également ses futures possibilités d’emploi. En dehors du quartier, auprès d'un employeur ou de la municipalité, ses compétences et sa contribution à la vie locale ne signifient rien.

Le collectif Rosa Bonheur ne fait pas des espaces populaires des lieux enchantés ou dénués de conflits. En revanche, il nous demande de considérer comment leurs habitants, y compris les plus précaires, sont capables de façonner des espaces délaissés pour en faire des lieux vivables. La Ville vue d’en bas rappelle que les résidents des villes populaires en sont les premiers spécialistes et des interlocuteurs crédibles pour en imaginer le futur. Une leçon à retenir à l’approche des municipales.

 

À lire : La Ville vue d’en bas. Travail et production de l’espace populaire, Collectif Rosa Bonheur, éditions Amsterdam, 240 p., 18 €


(1) Tableaux de l’économie française, édition 2019, INSEE.

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