Construire des toits : élever sa pensée

Construire des toits : élever sa pensée

Dans La vie solide : la charpente comme éthique du faire, publié chez Payot, Arthur Lochmann raconte comment alors qu'il étudiait le droit, il s'est tourné vers le métier de charpentier, pour devenir ensuite traducteur littéraire. Un témoignage autant qu'un plaidoyer qui fait de l'artisanat, par ce qu'il charrie comme pensée, une expérience nécessaire. 

Par Eugénie Bourlet.

« [Dans] les métiers artisanaux, plus d’un idéaliste a déjà trouvé refuge », écrit Arthur Lochmann. Lui-même sait de quoi il parle : il y a dix ans, après des études de droit et de philosophie, ce jeune étudiant a délaissé l’abstrait et la théorie pour s’intéresser à la profession de charpentier. Une formation autrement concrète, itinérante, puisqu’elle l’a amené à sillonner la France et l’Allemagne avec plusieurs compagnons. Dans La vie solide : la charpente comme éthique du faire, Lochmann effectue un retour au maniement des idées. Devenu aujourd’hui traducteur littéraire, il revient par l’écriture sur ces années de formation qui ont forgé chez lui un rapport nouveau au monde et aux choses. Comme l’idéaliste bâtit des raisonnements, le charpentier construit des structures physiques qui résistent au fleuve du temps : l’essai démontre que ces activités, loin de s’opposer, se complètent mutuellement. Dans un ultime aller-retour significatif, l’auteur écrit ici pour inciter à faire l’expérience, nécessaire, de l’artisanat en tant qu'activité manuelle. À partir de son vécu, il montre que celle de la charpente est une véritable pensée agissante, à la fois poétique, philosophique, éthique.

Poésie de la charpente

Découvrir la charpente ne consiste pas seulement en l’apprentissage de techniques comme autant de modes d’emploi, mais occasionne le déploiement d’un nouveau langage. Le choix même du métier est venu de ses termes : « La beauté du mot charpente, cette forte chair en pente, sonore et franche, ne fut pas étrangère à ma décision quand je me suis inscrit en CAP (…) C’est un mot qui rayonne, et qui m’a attiré sans que je sache précisément dans quoi je m’engageais ». Des mots, il y en a évidemment qui, relevant du jargon, ouvrent le monde un peu revêche d’un vocabulaire plus spécifique : les rives, les chevrons, les noulets, l’épure, le piquage, etc.

Mais les artisans ont aussi recours à une multitude d’expressions, florilège poétique utilisé par Arthur Lochmann pour illustrer plusieurs chapitres de son récit : le « cœur au soleil » – adage qui illustre une règle de construction des toits, ou le « bouquet final » – qui désigne à l’origine une branche apposée au sommet de la charpente terminée. Les charpentiers suivent même une tradition, originaire d’Allemagne, selon laquelle ils laissent une fois leur œuvre terminée et à un endroit inaccessible un message dans un bocal en verre, où ils inscrivent « la date, le nom des ouvriers, le prix d’une pinte de bière et d’une livre de pain, puis quelques mots inspirés par l’humeur du chantier et les relations avec le propriétaire ». Au sein des lectures qui l’ont influencé sans qu’elles apparaissent dans son ouvrage, Arthur Lochmann cite La scierie, publié anonymement avec une préface de Pierre Gripari par un jeune homme qui, après avoir raté son bac, décrit son expérience du travail physique : « par son rythme, sa façon de décrire des gestes, il m’a beaucoup aidé pour cerner mes propres sensations et réactions ». La scierie débute ainsi : « J’écris parce que je crois que j’ai quelque chose à dire ». Dans La vie solide, ce serait plutôt : « J’écris parce que je crois que j’ai quelque chose à faire ».

Penser pour agir

La filiation dans laquelle s’inscrit l'ouvrage d'Arthur Lochmann relève plus directement d’ouvrages sociologiques et philosophiques écrits récemment par des penseurs américains, en tête, Richard Sennett et Matthew B. Crawford. Ceux-là ont inscrit en faux le travail dans le système capitaliste, vidé progressivement de son sens, et fait des métiers manuels (chez Crawford, la réparation de motos) le cœur d’un nouveau rapport sain de l’individu aux éléments qui l’entourent. On retrouve chez Arthur Lochmann cette idée que le métier de charpentier enseigne de bonnes leçons de vie : le passage par l’erreur comme incontournable de l’apprentissage, « mode d’acquisition privilégié des savoir-faire », la répétition comme moyen d’aller au fond des choses, la transmission comme partage d’un savoir universel, « trésor immatériel qui appartient à toute la société ». La plus grande d’entre elles les englobe toutes : « en adoptant l’éthique artisanale du bien faire, j’ai trouvé des clés pour m’orienter dans notre époque frénétique ».

Dans ce témoignage personnel mêlé à des pensées plus générales, Arthur Lochmann parle de la charpente au passé. Ce n’est pas une vocation, un métier qui détermine son quotidien pour l’avenir, mais une manière de se ressourcer. En ce sens, l’ouvrage est une lumineuse recommandation à multiplier les expériences, aussi différentes soient-elles – du moins en apparence. Plus qu’une dénonciation du système dans lequel nous vivons, comme l’ont fait Sennett ou Crawford, cet ouvrage amène à trouver un sens pratique à celui-ci en profitant de la mobilité géographique et de la flexibilité professionnelle. Lucide sur les critiques à apporter à notre temps, Arthur Lochmann parvient ainsi à faire de son récit un appel d’air vivifiant qui enjoint à l’action.

 

À lire : La vie solide : la charpente comme éthique du faire, Arthur Lochmann, éd. Payot, 208 p., 15,5 € 

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Ceux qui restent, Benoît Coquard, La Découverte, 280 p., 19 €.

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