Le prix Wepler récompense deux auteurs P.O.L

Le prix Wepler récompense deux auteurs P.O.L

Le 21e prix Wepler-Fondation La Poste a été remis à Nathalie Léger pour La robe blanche (P.O.L). Elle y raconte l'histoire tragique de l'artiste italienne Pippa Bacca, assassinée alors qu'elle entreprenait un voyage en auto-stop de Milan à Jérusalem dans sa robe de mariée, pour partager un message de paix. Elle la juxtapose aux tourments de sa propre mère, quittée par son mari et accusée de tous les torts lors de la séparation. Celle-ci voudrait que sa fille lui fasse justice en écrivant son humiliation. « J’ai fini par dire : un malheur banal, on est d’accord ? Elle était d’accord – mais un malheur quand même. »

La mention spéciale du Wepler a quant à elle été décernée à Bertrand Schefer, pour Série noire (P.O.L), dont la critique d'Alain Dreyfus, à lire ci-dessous, est parue dans notre numéro d'octobre 2018.

Tout commence au Festival de Cannes, en 1960. Une cuvée de choix pour la 13e édition, présidée par Georges Simenon. Ben Hur en ouverture, palme d'or pour La Dolce Vita de Fellini. La source de Bergman et Moderato cantabile de Duras et Peter Brook se partagent les restes du festin. Prix de la critique, L'Avventura d'Antonioni a fait un flop. Sa vedette, Monica Vitti, est huée à la sortie de la projection. Simenon sauve pourtant le film en lui attribuant une récompense, séduit par cette « série noire à l'envers » « qui n'utilisait l'intrigue policière que pour mieux en faire éclater le néant ». Dans le tourbillon des fêtes cannoises, personne ne prête attention à une Danoise de 19 ans d'une beauté renversante, au bras d'un joli garçon, hybride de Brialy mâtiné de Belmondo. Un an plus tard, on découvrira qu'il était l'homme le plus recherché de France. À Cannes comme ailleurs, on ne parle que du fait divers sans précédent advenu un mois plus tôt : « 30 000 policiers recherchent les odieux auteurs du rapt », titre encore Nice Matin. Le 12 avril, Éric Peugeot, 4 ans, fils du richissime industriel de l'automobile, a été kidnappé. Du jamais-vu dans un pays tétanisé d'effroi. La presse démultiplie ses tirages, on reste collé devant les rares télés en noir et blanc sur l'unique chaîne d'État, qui diffusent des reportages inimaginables aujourd'hui : pour prouver que le danger est partout, en caméra cachée au pied des Buttes-Chaumont, des reporters abordent des gosses ingénus et les font, sans difficulté, grimper à l'arrière d'une camionnette… Enlevé dans un parc à jeu du golf de Saint-Cloud, le petit Éric est retrouvé, quarante-huit heures plus tard, indemne sur un trottoir d'une avenue proche du Trocadéro. Le père a dans l'intervalle versé une rançon de 50 millions de francs (l'équivalent de 75 millions d'euros).

Bertrand Schefer a reconstitué avec minutie le parcours des ravisseurs. Rien pourtant du constat froid d'une fiche de police. À la manière d'un Modiano qui aurait remplacé, sans perdre son charme, le flou par la précision, il fait revivre avec fluidité une génération fascinée par le luxe et le vedettariat. C'est l'âge d'or de l'automobile : on croise sur la route des 403 et des DS 19 et une flotte américaine de Stude baker et de Chevy Impala, tous véhicules aussi utiles à exfiltrer des juke-box de contrebande qu'un enfant endormi avec un chiffon imbibé de chloroforme. Apparaissent aussi, dans les cafés et les night-clubs - pas seulement pour la couleur locale -, les silhouettes de Françoise Sagan, d'Anna Karina ou encore, sur fond de tournage clandestin d'Histoire d'O, de Jean-Jacques Pauvert, flanqué d'un futur pape de l'undergound, Kenneth Anger. Même J. Edgar Hoover, chef du FBI, y va de son commentaire : « On ne retrouvera jamais les coupables. » Les rapprochements imprévisibles produisent parfois les effets attendus. Un an plus tard, la bande, dont on découvre qu'elle a suivi à la lettre le canevas de Rapt, une « Série noire » de Lionel White, est sous les verrous. 

 

À lire : 

Série noireBertrand Schefer, éd. P.O.L, 172 p., 19 €

La Robe blanche, Nathalie Léger, éd. P.O.L, 144 pages, 16 €

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