L’ambition d’une politique nourrie de poétique

L’ambition d’une politique nourrie de poétique

Peut-on mettre avec succès la poétique au service de la politique, et ce, en proposant un exercice plus proche de l’essai que de la littérature ? Il faut une bonne dose d’audace et d’ambition pour tenter un tel pari, et il n’est pas peu dire qu’Yves Citton, professeur de littérature et média à l’Université Paris 8, surprend avec ses Contre-courants politiques, publiés chez Fayard dans la collection Raisons d’agir.

Par Agathe Cagé, docteur en science politique.

Yves Citton se lance dans cet ouvrage – qu’on ne saurait qualifier autrement, une fois refermé, que d’inqualifiable – dans une forme de nouvelle cartographie du paysage politique actuel, qui ne repose ni sur les partis et mouvements politiques existants, ni sur les polarités les plus fréquemment mises en avant (souverainistes mis à part). Le co-directeur de la revue Multitudes ne nous parle ni de nationalistes, ni de populistes, ni même de progressistes, mais de ralentistes et d’accélérationnistes, de terreuristes et de désiristes, de conflitistes et d’irénistes… Et il entremêle les pages de ses chapitres de reproduction de textes de rap plus ou moins célèbres ou de graffitis photographiés sur les murs de l’Université de Vincennes, très belles trouvailles parfois (« Jusqu’ici tout va bien/ Jusqu’ici tout va bien/ Jusqu’ici tout va bien/ L’important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage »), d’autres un peu trop classiques (qui n’a pas vu, ou dit, des centaines de fois « police partout justice nulle part » ?), mais toujours mises au service de la promotion de nouvelles formes d’expression politique.

Soyons francs : la lecture de Contre-courants politiques est ardue car elle exige du lecteur qu’il fasse sien un nouveau vocabulaire tout en adoptant des grilles de lecture inhabituelles des réalités qui l’entourent. Il faut accepter d’y entrer de plein pied, et savoir que l’on en sortira nécessairement décontenancé. Yves Citton nous avait déjà habitués aux néologismes en « -cratie », de Mythocratie. Storytelling et imaginaire de gauche (éd. Amsterdam, 2010) à Zazirocratie. Très curieuse introduction à la biopolitique et à la critique de la croissance (éd. Amsterdam, 2011). Ce sont des « -istes » inédits qui sont cette fois au cœur de son ouvrage. En « baptisant » dix-huit polarités, l'auteur n’ignore pas la difficulté de l’exercice qu’il propose à son lecteur : « reste à justifier comme ce livre peut prétendre contribuer à notre orientation politique en nous noyant dans une vingtaine de contre-courants, affublés chacun d’improbables néologismes, qui ensemble rendent la carte de nos engagements encore plus illisible que le chaos actuel des partis ». Mais c’est la force de sa réflexion, assurément assumée comme complexe, que de nous conduire à quitter notre zone de confort en nous forçant à penser avec d’autres mots, et donc par d’autres voies, la chose politique.

Ce sont sans aucun doute des pages différentes qui conduiront chaque lecteur à s’interroger sur ses propres priorités, ses activités quotidiennes, ses angoisses. Contre-courants politiques a l’immense mérite de nous poser des questions simples aux implications lourdes de sens. Je ne prendrai qu’un seul exemple, tiré du chapitre consacré aux « arrivistes », mais l’ouvrage en contient des dizaines : « qu’implique le geste de fermer la porte derrière soi ? ». La porte de son appartement les soirs de grand froid, la porte de son bureau au collègue en détresse psychologique, les portes de ses ports aux bateaux humanitaires… Des portes, nous en avons tous fermé. Nous ne nous sommes pas demandés à chaque fois ni pourquoi, ni à quel prix. Loin de là. Chacun gagnerait à s’interroger sur les fondements de ses propres peurs. Et Yves Citton ne manque pas de souligner le rôle joué, dans ces claquements de portes, par certains traitements de l’information, ces « envoûtements médiatiques qui nous donnent l’impression de vivre en état de siège et nous font verrouiller nos serrures, alors même que personne ne songe à nous envahir ».

Par le prisme de la poétique, Yves Citton fait réfléchir son lecteur, et parvient à lui faire voir sous un jour tout à fait nouveau certains phénomènes sur lesquels sa pensée ne s’était jamais arrêtée. Le compétiteur individualiste devient ainsi sous sa plume, presque malgré lui, partie prenante de cette équipe unique dans laquelle chacun participe non plus contre mais aux côtés des autres : « Être en "concurrence" à l’occasion d’un "concours" paraît devoir nous opposer aux autres candidates qui apparaissent comme nos rivales. Mais un "concours" ne nous pousse-t-il pas à courir ensemble, tout autant que les unes contre les autres ? Observés depuis la planète Saturne, les marathons de Paris ou de New York ressemblent tout autant à une large communion populaire qu’à l’impitoyable sélection d’un vainqueur ». Contre-courants politiques recèle ainsi quelques véritables pépites.

Au final, le pari d’Yves Citton convainc-t-il complètement dans ce qu’il laisse voir du paysage politique français ? Oui, sans doute, dans ce qu’il décèle comme forces et limites du « en même temps » – beaucoup se régaleront à ce titre d’un des graffitis reproduits dans l’ouvrage, qui claque bien plus fort que tant de longues analyses : « ni gauche ni droite nitroglycérine ». Un peu moins dans son choix radical d’abandonner l’échelle des partis pour adopter celles des courants comme « niveau le plus pertinent pour analyser les évolutions politiques actuelles ». Certes, il y a des polarités transpartisanes et leur poids est croissant dans le débat et les choix politiques. Mais ces polarités, dont les partis ou les courants partisans eux-mêmes se saisissent, qu’ils font même vivre bien souvent, ont bousculé les équilibres partisans, poussant certaines structures au bord du précipice, facilitant l’apparition et le succès d’autres, sans réellement affaiblir le poids des partis, quand bien même s’appelleraient-ils mouvements, dans le jeu politique français.

 

À lire : Contre-courants politiques, Yves Citton, Fayard (colletion Raisons de plus), 240 p., 12,99 € 

Yves Citton est professeur de littérature et media à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis et co-dirige la revue Multitudes. Il a, entre autres, publié Médiarchie (Seuil, 2017), Pour une écologie de l'attention (Seuil, 2014), et Mythocratie. Storytelling et imaginaire de gauche (Amsterdam, 2010).

 

Agathe Cagé est politiste, présidente de l’agence de conseil COMPASS LABEL et ancienne directrice adjointe du cabinet de Najat Vallaud-Belkacem. Elle vient de publier Faire tomber les murs entre intellectuels et politiques (Fayard, collection Raison d'agir). 

Photo : © Fayard

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