Au coeur de la révolution syrienne : terre brûlée, esprits tenaces

Au coeur de la révolution syrienne : terre brûlée, esprits tenaces

Dans une enquête historique qui retrace les origines et l'évolution du soulèvement réprimé en Syrie depuis huit ans par le régime de Bachar el-Assad et ses alliés, les journalistes Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab ont donné la parole à ceux qui défendent un changement social. Burning country. Au coeur de la révolution syrienne évoque tous les aspects (culturels, militaires, économiques, confessionnels, ethniques...) du conflit syrien dans un récit passionnant, à rebours des discours – ou silences – médiatiques et politiques que l'on connaît en Occident. 

Par Eugénie Bourlet.

« Ton tour arrive, Docteur ». Le slogan tagué par de jeunes adolescents il y a maintenant huit ans sur des murs de la ville de Deraa, là où a débuté la révolution syrienne, résonne désormais tristement. Le « Docteur » Bachar el-Assad, ancien ophtalmologiste appelé pour succéder à son père en 2000, responsable de massacres de civils et de l’exode de la moitié du peuple syrien, a réussi à conserver la tête du régime. Que s’est-il passé au juste pendant ces huit années ? Dans une enquête passionnante faisant la part belle aux témoignages de civils qui continuent à porter le projet révolutionnaire en Syrie ou depuis l’étranger, Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab, journalistes basés à Londres, retracent l’histoire d’une tragédie aiguë. De l’apparition de l’État Islamique (EI) au désengagement de l’Occident, l’histoire n’avait pourtant rien d’inéluctable.

Loin d’un traitement médiatique manichéen, que la répétition des chiffres des massacres a rendus froid ou, à l’opposé, que l’affect a paralysé, les auteurs explorent les comportements de chaque acteur impliqué dans le conflit. Publié en 2015 en anglais chez Pluto Press et réactualisé en 2017, Burning country vient d’être traduit en français aux éditions l’Échappée. Onze chapitres décryptent les origines et le développement de la révolution : d’abord, l’installation du régime d’Assad père et fils, les premiers sursauts d’une « révolution par le haut » lors du Printemps de Damas en 2000 ; et l’enchaînement des évènements depuis 2011, de « la montée des islamismes » à la « Syrie démantelée ».

« L'écriture est désormais dictée par le quotidien et l'énorme quantité de sang versé »

L’un des chapitres les plus intéressants revient sur les réactions des intellectuels et artistes syriens. Les auteurs citent dessinateurs, chanteurs, réalisateurs, écrivains, poètes. On découvre par exemple un extrait d’un poème d’Aboud Saeed, poète installé à Berlin : « Qui est Baudelaire, un poète ? / Bordel de merde / L’histoire les a créés / Homs est plus important que Troie / Et Abdel Baset al-Sarout est plus courageux que Guevara / Et moi, je vaux plus que Baudelaire / Elle rit / Elle pense que je plaisante ». Les écrivains ont aussi publié des textes sous formes de récits (entre autres, le très beau Feux croisés, de Samar Yazbek) ou de tribunes (voir la lettre ouverte de Khaled Kholifa publiée par Regards en 2012). Dans une interview donnée à Arabic Fiction, le romancier Fadi Azzam énonçait en 2018 que « l’écriture est désormais dictée par le quotidien et par l’énorme quantité de sang versé. Écrire ne peut qu’interagir avec ce drame, au fur et à mesure qu’il se produit en le documentant, avec chagrin et colère. C’est très important pour la révolution, mais ce n’est pas de l’écriture créative dans le sens d’une esthétique ».

Les témoignages ont, cela étant, en grand majorité été recueillis par les auteurs eux-mêmes, qui les intègrent directement dans le texte (un abondant appareil de notes est présent en fin d'ouvrage). Sunnites, alaouites, kurdes, musulmans, chrétiens, laïques : tous livrent une parole ferme et lucide quant au désastre humanitaire toujours en cours sur le territoire syrien et qui entraîne des millions de réfugiés au Liban, en Jordanie ou en Turquie. La culture est au centre des préoccupations de ceux qui, depuis 2011, réclament le changement : « Mus par un sentiment de fierté inédit à l’égard de leur cité, les jeunes gens ont planté des fleurs et ont décoré les parcs publics aux couleurs révolutionnaires. "Pour nous, raconte un activiste, la révolution est synonyme de culture et de nouvelles manières de penser… nous ne sommes pas terroristes comme le régime l’affirme" ». L’opposant au régime Aziz Asaad résume quant à lui l’imprégnation de valeurs nouvelles grâce au mouvement révolutionnaire : « La révolution a été pour moi une expérience positive, y compris lorsque j’ai ressenti la douleur, la faim ou la peur. Le sentiment dominant était celui du désir de vérité et de changement (…) La culture syrienne s’est remplie de l’esprit de rébellion et du refus. Elle a été pénétrée par des références et des concepts entièrement nouveaux apportés pêle-mêle par les nécessités de la vie en cavale, les manifestations, la coordination, les médias, le journalisme activiste ».

À l'Occident : s'aider soi-même avant d'aider les autres

Il est toutefois rare de lire l’espoir et l’optimisme dans ces pages, et pour cause : le délitement progressif du pays aux mains de diverses milices islamistes étrangères ou nationales, fidèles à des acteurs extérieurs ou à des dirigeants subalternes est maintenant achevé. La responsabilité passée et présente de l’Occident est directement pointée du doigt. Hier colon divisant arbitrairement le pays dans une région qui aspirait au panarabisme, aujourd’hui « communauté internationale qui porte bien mal son nom » engagée contre l’État Islamique (EI) au mépris des exactions du régime d’Assad : la condamnation est sans appel. Et le silence complaisant de la gauche occidentale en est un aspect fort. Ce sont, à nouveau, les mots des syriens eux-mêmes qui reflètent le mieux cette vérité. Yassin al-Haj Saleh, écrivain dissident, déclarait en 2015 : « Honnêtement, je n’ai pas réussi à discerner qui est de droite et qui est à gauche en Occident d’un point de vue syrien de gauche… Avant d’aider les Syriens ou de faire preuve de solidarité avec eux, la gauche occidentale mainstream a besoin de s’aider elle-même ». Pour cela, Burning country serait un outil utile.  

 

À lireBurning country, Leila Al-Shami, Robin Yassin-Kassab, traduction collective de l’anglais, L’Échappée, 368 p., 18 €

Burning country (couverture)

 

Photo : © Khalil Mazraawi/AFP

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© Louison pour le NML

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