En Espagne, l’histoire mondiale voit double

En Espagne, l’histoire mondiale voit double

De l’autre côté des Pyrénées viennent d’être publiés quasi simultanément une histoire mondiale de l’Espagne et un ouvrage du même type consacré à la Catalogne. 

Par Jean-Marie Pottier

Pour lancer sa campagne pour les élections générales espagnoles de la fin avril, le leader du parti d’extrême droite Vox, Santiago Abascal, avait choisi Covadonga, la ville des Asturies où eut lieu en 722 une bataille synonyme du début de la Reconquista chrétienne face aux musulmans. Bataille qui fut en réalité une « escarmouche » devenue a posteriori« un lieu de référence de la mémoire », expliquait récemment au site El Español le médiéviste Amancio Isla Frez, auteur d’un chapitre sur l’événement dans une Historia mundial de España encadrée par l’historien Xosé M. Núñez Seixas (Ediciones Destino). Une publication qui vient une nouvelle fois montrer la vitalité du champ historiographique popularisé en 2017 par l’Histoire mondiale de la France (Seuil) à laquelle l’ouvrage se réfère explicitement. Depuis la parution de cette somme dirigée par Patrick Boucheron – qui vient tout juste de faire l’objet d’une traduction anglaise (« France in the World: A New Global History ») –, on a ainsi vu paraître des déclinaisons italienne, flandrienne, sicilienne… Le cas espagnol est original par son tempo : six jours avant Historia mundial de España paraissait un livre dédié à une région en plein conflit avec le pouvoir central, Història mundial de Catalunya, dirigé par l’historien Borja de Riquer et publié uniquement en catalan chez un éditeur barcelonais, Edicions 62.

Ces deux épais ouvrages adoptent le même profil que leur devancier : une centaine d’auteurs y présentent une sélection de plus de cent vingt dates, de la préhistoire à la déclaration d’indépendance de la Catalogne en octobre 2017. Et si l’Histoire mondiale de la France était parfois espagnole, celles-ci se révèlent parfois françaises, de la bataille de Roncevaux à la participation d’exilés à la libération de Paris pour l’une, de la « République catalane » de Louis XIII à la « Catalogne napoléonienne » pour l’autre. Mais le principal jeu d’échos, bien sûr, se joue entre ces deux versions. L’exécution en 1909 du pédagogue Francisco Ferrer, en représailles de la « semaine tragique » barcelonaise, est ainsi analysée dans la même perspective, celle de l’indignation internationale. Fort logiquement, la version catalane joue souvent sur un « zoom » plus fort : tandis que la fin de la conquête de l’Hispanie par l’empereur Auguste, au Ier siècle av. J.-C., fait l’objet d’une notice synthétique dans la version espagnole, le second ouvrage se concentre sur son étape pour convalescence à Tarragone, future capitale d’une des provinces hispaniques ; le congrès eucharistique de 1952 à Barcelone est étudié dans les deux cas sous le prisme du retour en grâce international de l’Espagne franquiste, mais la version catalane insiste davantage sur la tentative de mise au pas de la ville rebelle, agitée par des grèves l’année précédente. 

Certains événements sont évidemment tellement riches qu’ils ouvrent la voie à des angles multiples : pour raconter la guerre civile, la version espagnole se concentre sur le lâchage soviétique pendant que la version catalane s’intéresse aux bombes italiennes de l’Aviazione Legionaria. Un même épisode fait parfois l’objet de visions contrastées : quand l’Història mundial de Catalunya voit dans les JO de Barcelone de 1992 la proclamation d’une « ville mondiale […] ouverte sur la mer », Historia mundial de España en fait une fête ambiguë, où pointe à l’horizon le désenchantement économique, politique et identitaire du pays. En sport toujours, le football peut, d’un côté, être vu comme un symbole provisoire d’unité nationale (la victoire lors de la Coupe du monde 2010 d’une Espagne par ailleurs à fort parfum catalan) ou comme un outil d’affirmation régionale par l’entremise d’un étranger quand, en 1974, le FC Barcelone du génial Néerlandais Cruyff vient écraser chez lui le Real Madrid, un an avant la mort de Franco. Un événement souvent cité en exemple par Borja de Riquer pour vanter la richesse thématique de son Història mundial de Catalunya mais qui en symbolise aussi l’un des jeux d’échelle possibles : le monde et la province s’allient contre le centralisme étatique, le nationalisme catalan vivant, selon le jugement de l’Historia mundial de España, dans « le rêve que l’Europe puisse s’avérer le soutien décisif ou le médiateur dans la confrontation avec l’Espagne ». C’est l’un des enseignements de cette nouvelle parution : là où, en France, l’Histoire mondiale de Patrick Boucheron a été critiquée par les tenants du « roman national », dans le cas de provinces autonomes qui jouent sur l’image d’un nationalisme ouvert sur le monde, comme la Catalogne ou l’Écosse, elle peut à l’inverse participer à son édification.

 

Photo : Santiago Abascal (C), leader du parti d’extrême droite Vox, fait un discours devant la statue du roi Pelayo des Asturies à Covadonga © MIGUEL RIOPA/AFP

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