Plaidoyer en faveur d’un droit à l’hospitalité

Plaidoyer en faveur d’un droit à l’hospitalité

Nombreuses sont les initiatives de solidarité et d'hospitalité envers les migrants qui émergent de la société civile. Mais selon l'anthropologue Michel Agier, l'hospitalité privée ne suffit pas à compenser les politiques hostiles de l'État.

Par Manon Houtart.

Renforcement des contrôles policiers, multiplication de murs et barbelés, externalisation des demandes d’asile, expulsions… Le réflexe des gouvernements européens face à l’arrivée de migrants ces dernières années a été sécuritaire, prétendant rassurer et protéger les habitants face à cet « étranger qui vient ». Une telle hostilité des élus entre pourtant en contradiction avec la disposition solidaire de nombreux citoyens, qui ont nourri, hébergé, soutenu ces personnes venant du dehors. Leur élan d’hospitalité participe à faire de l’étranger un hôte plutôt qu’un ennemi.

Michel Agier, anthropologue et directeur d’études à l’EHESS, consacre ses recherches à la mondialisation humaine, aux lieux de l'exil et aux nouveaux contextes urbains. Dans son dernier essai, L'étranger qui vient (Seuil)il invite à repenser l’hospitalité, en observant ses formes actuelles à la lumière de l’histoire, de la philosophie, et de ses enquêtes de terrain. Les détours par les pratiques hospitalières au temps de la démocratie athénienne, ou telles qu’elles se manifestent dans l'Arctique canadien ou en Afrique de l’Ouest, nous permettent de mieux comprendre les bases et enjeux culturels de ce concept. Relation d’échange, inévitablement asymétrique vu la faveur que l’accueillant accorde à l’accueilli, l’hospitalité apparaît également comme un geste éminemment politique, voire transgressif, les débats qui ont eu lieu autour du « délit de solidarité » l'ont illustré.

Si la prise en charge de l’hospitalité a suivi, au fil des siècles, un mouvement de va-et-vient entre la sphère privée et la sphère publique, entre les individus et les institutions, force est de constater que les pratiques hospitalières individuelles ont besoin d’un cadre institutionnel pour organiser les relations entre les habitants et les hôtes. Et c’est aujourd’hui les collectifs, associations et plateformes qui assurent ce rôle de chaînon manquant entre « nous » et les autres. Michel Agier s’enthousiasme bien sûr de ces actions de solidarité privées qui se multiplient, mais, loin de toute naïveté, il en pointe aussi les limites : manque d’efficacité, fatigue des hébergés de devoir sans cesse renouer de nouvelles relations, saturation des hébergeurs… Quant à l’hospitalité élargie, celle qui s’opère au niveau municipal dans certaines villes qui s’autoproclament accueillantes, elle pose aussi la question du rapport entre la ville et l’État : jusqu’où une ville ou un village peut-il « s’émanciper de la tutelle de l’État », et aller à l’encontre de ses politiques sécuritaires ? L’anthropologue nous invite dès lors à faire face à l’évidence : l’hospitalité à l’échelle locale est insuffisante pour pallier aux manquements du gouvernement.

L’ouvrage met également en lumière le paradoxe aberrant de la mobilité à l’heure de la globalisation : si elle rime avec liberté pour les plus nantis, elle prend la forme d’une tragédie pour d’autres, et s’avère fatale pour des dizaine de milliers d’autres encore. Michel Agier oppose ainsi deux figures symétriques : l’une incarne l’idéal du « bonheur cosmopolite », l’autre l’étrangeté radicale, qui prive de droits, de reconnaissance et de liberté de circulation. L’image des trois curseurs à laquelle recourt l’auteur est éloquente : il suggère l’existence de trois axes sur lesquels se déplaceraient les curseurs, correspondant chacun à des définitions différentes de l’étranger. L’axe géographique concerne l’extériorité : lorsque le curseur est au plus bas, l’étranger-outsider est bloqué aux frontières. L’axe sociopolitique, au bas duquel l’étranger-foreigner est privé de droit, correspond à l’extranéité. L’axe culturel enfin, est celui de l’étrangeté, où l’étranger-stranger est dépourvu de reconnaissance. À l’instar d’Alexis Nouss dans La condition de l’exilé, Michel Agier insiste ainsi sur le vécu des personnes en déplacement, qu’il appréhende à travers la notion de « condition cosmopolite » (détaillée dans l’entretien qu’il nous a accordé en mars dernier, suite à la parution de son essai Entre accueil et rejet : ce que les migrants font à la ville). Il prend soin de nourrir ses conceptualisations d’exemples tant issus de l’histoire qu’ancrés dans l’actualité : il applique ces notions à l’histoire de Starvo, immigré grec aux États-Unis, dont le parcours est relaté par Elias Kazan dans le film America America, et aux épreuves rencontrées par Hassan Yacine, jeune migrant-poète soudanais, dans son périple migratoire. Ces récits permettent d’aller à l’encontre d’une essentialisation de l’étranger, en démontrant qu’il ne s’agit en rien d'une identité, mais bien d’une condition modulable et graduée. L’essai gagne en puissance évocatrice grâce à cette dimension narrative, qui donne à l’étranger un visage et le rend proche de nous.

Et c’est là que réside une des grandes forces du livre. Comme bien d’autres chercheurs, Michel Agier s’indigne de la réduction au silence des migrants, de leur invisibilité en tant que sujets d’une parole politique, en comparaison à leur surreprésentation médiatique. Mais ce qu’il faut saluer ici, c’est le contre-pied que prend pleinement l’anthropologue en valorisant précisément les mots de  Hassan Yacine. Les quelques vers extraits de La Malédiction insufflent un peu de poésie dérangeante au cœur de l’argumentaire, et en enrichissent le propos. (Ce poème a également été publié dans le numéro de septembre du Nouveau Magazine littéraire).

L’étranger qui vient fonctionne comme un plaidoyer en faveur d’un droit à l’hospitalité, c’est-à-dire « le droit pour tout étranger de ne pas être traité en ennemi », comme le formulait déjà Kant au siècle des Lumières. Faire entrer l’hospitalité dans le cadre légal, pour qu’il ne s’agisse plus seulement d’une faveur, mais bien d’un droit universel, fait encore écho à Alexis Nouss, qui revendique un « droit d’exil », ou à la défense de Catherine Withol de Wenden d’un « droit universel à la mobilité ». Car si la « ruée vers l’Europe », comme s’en alarme Stephen Smith, ne prendra certainement pas la forme d’une invasion massive et immédiate, le nombre de personnes en déplacement augmente et ne cessera de le faire. Le discours affolé et sécuritaire doit urgemment se laisser bousculer par un nouveau regard anthropologique sur l’étranger. Car l’hospitalité, nous rappelle Michel Agier en citant le philosophe Etienne Tassin, correspond bel et bien à un réalisme politique : c’est « une pure intelligence du monde », qui « prévient la guerre et crée les conditions de paix ».

 

À lire : L’étranger qui vient, Michel Agier, éd. du Seuil, 156 p., 17€

 

Photo : Michel Agier © E. Marchadour/Ed. du Seuil