États-Unis/Europe : deux histoires du Web

États-Unis/Europe : deux histoires du Web

Deux nouveaux ouvrages complémentaires racontent chacun une face différente de la révolution numérique, l’une européenne et l’autre californienne : Alexandria de Quentin Jardon et The Valley de Fabien Benoit.

Par Sandrine Samii

Dans la première scène du film The Social Network, Mark Zuckerberg (interprété par Jessie Eisenberg) se fait plaquer par Erica Albright (Rooney Mara). La tête baissée sous son sweat à capuche gris, il traverse au pas de course les allées et les bâtiments de briques rouges de l'université d’Harvard pour retourner dans son dortoir, où il cherche un exutoire pour le ressentiment qui caractérise son personnage. La création de Facebook est immergée dans l’atmosphère tamisée des chambres du campus, où Zuckerberg et ses premiers collaborateurs se retrouvent tard le soir, après les cours. Dans Alexandria, Quentin Jardon se prête à un exercice similaire, faisant des couloirs, des bureaux et en particulier de la cafétéria lumineuse du CERN (L’Organisation européenne pour la recherche nucléaire), situé à l’Est de Genève à la frontière franco-suisse, un décor de la plus haute importance.

Son enquête nous ramène en 1989. Quatorze ans après la création de Microsoft par Bill Gates et Tim Allen, douze ans après celle d’Apple par Steve Jobs et Steve Wozniak, mais neuf ans avant celle de Google par deux étudiants de Stanford, Larry Paige et Sergey Brin. Au CERN, l’informaticien anglais Tim Berners-Lee partage son idée d’un réseau de partage d’information – rapidement supposé comme mondial – avec son supérieur, Mike Sendall, qui le met alors en relation avec le belge Robert Cailliau.

L’artiste et l’impresario

Cailliau est un ingénieur en mécanique des fibres. Il n’a pas les compétences informatiques de son collègue britannique mais il comprend immédiatement sa vision du World Wide Web et se charge de la rendre intelligible, de trouver des fonds pour la réaliser. Il la défend dans des conférences et à l’intérieur même du CERN, où il doit convaincre sa hiérarchie que le Web n’est pas une simple « activité récréative » qui monopoliserait à tort l’emploi du temps de deux employés d’un laboratoire de physique. Tim est l’artiste, il est l’impresario.

En 1993, ils prennent ensemble une décision qui permettra au système de se développer et déplacera son centre de gravité de l’Europe aux Etats-Unis : « mettre le logiciel du Web à disposition des geeks de tous les continents, pour qu’ils développent eux-mêmes des navigateurs ; ce qui reviendrait à renoncer aux royalties, si elles devaient un jour tomber. » De l’autre côté de l’Atlantique, le jeune Marc Andreesseen saisit l’opportunité en créant le navigateur Mozaic avec l’aide d’autres étudiants et de membres du staff du NCSA (National Center for Supercomputing Applications) de l’université de l’Illinois. Avec un navigateur plus attrayant, le Web commence enfin à trouver son public, et Andreesseen gagne son ticket pour partir à l’ouest, comme tant de chercheurs d’or avant lui, vers la Californie. The Valley.

L’idéologie californienne

La Silicon Valley tire son surnom de l’impact qu’y a eu l’implantation de laboratoires et de sociétés manufacturant des transistors, dès 1947, et des circuits intégrés, dès 1958 (tous deux en « silicium », « silicon » en français). Un afflux important d’argent fédéral va irriguer la région pendant la Guerre froide, les États-Unis investissant massivement pour sophistiquer leur armement et développer leur programme spatial. 

À la même époque, des connexions s’établissent entre des militants de la New Left américaine, des adeptes de la contre-culture et des centres californiens de recherche en informatique. Ils imaginent faire des ordinateurs un outil collaboratif et émancipateur, la traduction numérique de leurs idéaux néo-communalistes. Mais cette utopie est progressivement éclipsée par ce que les théoriciens des médias Richard Barbrook et Andy Cameron ont nommé l’« idéologie californienne », « la convergence entre les idéaux bohèmes de la contre-culture et le libéralisme économique de la droite américaine ». C’est l’objet de l’enquête de Fabien Benoit dans The Valley : la transformation des hippies en yuppies, des libertaires en libertariens.

Changer le monde

Prenant au mot les entreprises déclarant vouloir changer le monde, le journaliste raconte notamment comment les villes les plus modestes de la région, comme East Palo Alto, se sont transformées sous l’influence de la Silicon Valley. « Précarisation à outrance, appauvrissement généralisé, inégalités abyssales, hyper-enrichissement d’une poignée de dirigeants et cadres, voilà donc le modèle dont la réussite est censée éblouir et inspirer la planète entière. »

En distribuant le web de façon libre, Tim Berners-Lee et Robert Cailliau étaient parfaitement conscients qu’ils le mettaient entre les mains de tous, « [des] idéalistes comme [des] cupides, [des] oligarques comme [des] anarchistes. » Près de trente ans plus tard, sans regretter leur décision, ils en tirent des conclusions différentes. Robert Cailliau vit pratiquement en reclus. Tim Berners-Lee est devenu plus pessimiste. « Son œuvre a été saccagée, cette réalité lui est aussi insupportable qu’à Robert. » L’informaticien n’en a pas fini avec le Web pour autant. Son entreprise Inrupt, en collaboration avec le MIT (Massachusetts Institute of Technology), fabrique un nouvel écosystème numérique nommé Solid, pour décentraliser le Web et redonner le contrôle de leurs données personnelles aux utilisateurs. Comme en 1993, il appelle tous les développeurs intéressés à le rejoindre. Robert Cailliau cherche des réponses dans la collapsologie, les PDG de la Silicon Valley construisent des gated communities à l’épreuve des changements climatiques et sociaux à venir, le programmeur se remet au travail.

 

À lire :

Alexandria. Les pionniers oubliés du web, Quentin Jardon, Gallimard, 256 p., 21,5 €

The Valley. Une histoire politique de la Silicon Valley, Fabien Benoit, Les Arènes, 288 p., 19 €

 

Le Nouveau Magazine littéraire a publié un numéro sur la Silicon Valley (N°4 – avril 2018). Vous y retrouverez notamment les articles suivants :

Nos livres

À lire : La tempête qui vient, James Ellroy, éd. Rivages/Noir

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

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OCTOBRE :

 Microclimat judiciaire : entretien avec Judtih Rochfeld

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Les écrivains journalistes avec RetroNews

Pour accompagner notre dossier sur la littérature érotique, nous vous proposons de plonger, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bnf, dans la vie de Rachilde, la reine des décadents.

Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF