Silvia Federici, pour un corps débordant de joie

Silvia Federici, pour un corps débordant de joie

Dans Par-delà les frontières du corps (éd. Divergences), Silvia Federici revendique le corps de manière personnelle et collective. La féministe matérialiste, d’un ton militant, évoque les débats portant sur ses limites et propose des pistes pour se le réapproprier dans un avenir joyeux et proche.

Par Eugénie Bourlet

« Le corps se trouve sur notre route, dès qu’il est question de changement social ou individuel ».

Si sa portée est politique, le corps, chez Silvia Federici est d’abord engagé dans un constat très simple : alors qu’il est au cœur de notre expérience du monde, nous ne l’écoutons pas, ou pas vraiment. Précisément, le corps, « dans ses fragilités et sa fatigue, sa santé menacée, sa perfection jamais atteinte, souffre aujourd’hui à la fois d’un défaut et d’un excès d’attention ». Par-delà les frontières du corps, recueil de dix articles dont certains, parfois plus anciens, restent criants d’actualité, se déploie comme un programme pour donner au corps des possibilités. Si Federici revient sur la notion de corps dans une perspective historique, son propos est profondément ancré dans notre réalité contemporaine et les débats qui l’agitent. La démarche sur laquelle repose Par-delà les frontières du corps fait écho au manifeste Our bodies, ourselves, traduit et réactualisé il y a quelques mois aux éditions Hors d’atteinte : ce recueil d’échanges et de témoignages de femmes critiques sur leur condition, publié aux Etats-Unis en 1973, est rapidement devenu un manifeste traduit dans de nombreux pays. D’un ton incarné et à partir de son expérience militante, Silvia Federici embrasse les vécus et les discours pour mieux suggérer des pistes qui visent à se réapproprier collectivement nos corps dans un avenir joyeux et proche.

La philosophe matérialiste souhaite éviter deux écueils : le corps vu comme une donnée biologique absolue, constante et non-modifiable ; le corps modéré voire nié dans le sillon des théories de la performance. Le corps existe d’abord en prise avec les autres, dans ce que le système assouplit et rigidifie en lui, ce que le système lui retire et ce qu’il y développe. Il est avant tout cette chose gravée par le pouvoir. Cela détermine la prudence de la philosophe envers les technologies qui prolongent le corps, le modifient, le relativisent : plus que tout, il importe d’éviter sa manipulation à des fins d’exploitation. De fait depuis des siècles, notre corps a fait malgré nous l’objet de modifications structurelles, aux conséquences écrasantes. La philosophe l’avait déjà affirmé dans Caliban et la sorcière : au XVIe et XVIIe siècles, avec le recul d’une certaine magie de la chair et l’avènement d’une philosophie mécaniste, est advenue une vision sinistrée du corps. Il est désormais « privé de ses pouvoirs propres, bien délimité dans le temps et l’espace, et se comportant de manière uniforme, réglée et contrôlable ». Radicalisée au cours des siècles suivants, cette vision a atteint son paroxysme avec l’idée du « corps-machine », outil de travail exploitable à l’envi. Les conséquences de cette vision sont innombrables et déplorables. La philosophe critique vivement la manière dont la psychologie les a pris en compte : les phénomènes de dépression et de détresse sociale ont moins été abordés dans une compréhension de leurs causes – économiques – que comme prétexte à des « “études sur le bonheur”, s’efforçant encore et toujours de nous convaincre que la clé du succès est d’avoir des pensées positives, d’être optimiste, et surtout “résilient” — le nouveau fourre-tout sémantique des outils disciplinaires ».

À partir du constat sombre selon lequel « la situation actuelle de la majorité de la population féminine pourrait difficilement être plus sombre », leurs droits étant un peu partout refusés, minorisés ou menacés, Silvia Federici évoque aussi les succès et les manquements du féminisme des années 1970. Cela lui permet de rappeler sa définition du féminisme en tant que combat politique contre les injustices et les violences partagées par les femmes, et non en tant que mouvement identitaire. Comme celle du corps, la définition du féminin s’ancre dans une réalité sociale, malmenée par des normes que les luttes vont démonter. Elle cite ainsi « l’Enterrement de la féminité traditionnelle », un événement au cours duquel des féministes radicales ont organisé une procession funéraire aux flambeaux lors de l’ouverture du Congrès à Washington, le 15 janvier 1968. La femme est, comme le corps, une « identité contestée mais labile ». Federici affirme aussi que les théories visant à l’émancipation des femmes doivent être évaluées au regard de leurs conséquences tangibles au quotidien. Celles-ci doivent d’abord viser une « justice économique », c’est-à-dire rétablir des conditions de vie décentes plutôt qu’ériger des normes et des valeurs sur l’usage des corps. La philosophe évoque les victoires du Black Power, qui ont su se positionner pour les programmes sociaux et les aides d’Etat. Elle renvoie aussi aujourd’hui aux débats houleux relatifs à la prostitution ou à la procréation médicalement assistée : tant que la précarité économique subsiste, toute interdiction est vaine.

De réalité malmenée dans l’histoire, le corps devient ainsi une revendication. Silvia Federici salue les militantes latino-américaines qui ont fait du corps « un territoire à défendre », un féminisme en tête de proue des luttes actuelles. Federici évoque la féministe Gladys Tzul Tzul et rend hommage à une vision qui « inclut la fête dans le travail collectif [et] contribue jusqu’à aujourd’hui au secret de la résilience des populations indiennes, qui malgré 528 ans d’invasion et de colonisation, trouvent encore la force de proposer des alternatives à ce monde ». Se réapproprier son corps devient un exercice de résistance positive. Pour être politique, il doit pouvoir se rassembler avec d’autres, fêter, danser, célébrer. En cela, Par-delà les frontières du corps esquisse un « monde d’après ». Si la philosophe insiste sur la santé du corps, elle ne le réduit pas à un objet d’inquiétude sanitaire, à parquer et à isoler : « Le pouvoir d’être affecté et de produire des effets, le pouvoir d’être mû et de se mouvoir est faculté indestructible, constitutive de notre corps. Une politique immanente y réside : une capacité de transformation de notre corps, des autres et du monde ». En faisant du corps un objet de joie personnelle et collective, nous pourrions alors nous le réapproprier positivement et immédiatement.

À lire : Par-delà les frontières du corpsSilvia Federici, éd. Divergences, 220p., 15 €, en librairie le 12 juin 2020.

 

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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