Nous n’en avons pas terminé avec les stéréotypes sexués

Nous n’en avons pas terminé avec les stéréotypes sexués

Dans son nouvel essai, Réjane Sénac, directrice de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po – CEVIPOF, nous rappelle que l’égalité femmes-hommes n'est pas un acquis mais un « horizon exigeant et polémique ». 

Par Sandrine Samii.

Alors que « féminisme » n’est plus le gros mot qu’il était il y a une décennie, Réjane Sénac attire notre attention sur une nuance importante : il reste plus acceptable de parler de féminisme d’un point de vue moral et empathique que d’un point de vue politique. Bien que le mouvement Me Too ait révélé l’ampleur des violences sexistes et sexuelles dans notre société, il reste difficile de remettre en question le système de domination dont elles sont pourtant des symptômes aigus.

La première étape consisterait à reconnaitre que l’égalité, malgré sa présence dans notre devise nationale, a longtemps exclu une grande partie de la population. La persistance d’inégalités économiques et sociales pour les « non-frères » – une expression que la politologue utilise pour désigner les exclus historiques de la fraternité républicaine : les femmes, les personnes non-blanches, immigrées et/ou LGBT – n’est pas un simple accident, mais fait partie de l’histoire de notre république. « Ce travail de généalogie critique est nécessaire, même si peu confortable. Mettre en défaut le récit national d’une France pays de l’égalité hier et aujourd’hui est un préalable pour se donner les moyens qu’elle le soit demain. »

Dans cet ouvrage, Réjane Sénac propose une nouvelle synthèse courte mais efficace des sujets de ses précédents essais comme L’invention de la diversité (PUF) et Les Non-frères au pays de l’égalité (Les Presses de Sciences-Po) : le traitement différencié des non-frères, traités comme « des dangers s’ils ne sont pas irréprochables » ; le cynisme de la justification de la parité et de la diversité au nom de la performance « sur le registre néolibéral de la rentabilité et néo-essentialiste de la mise en scène identitaire », qui conditionne l’égalité au marché ; ou encore la permanence de la pensée tenace – dont Le deuxième sexe de Beauvoir aurait dû nous débarrasser il y a 70 ans – selon laquelle la femme est l’autre de l’homme (« mais pas l’inverse »).

« Dévoiler le meurtre presque parfait de l’égalité pour les "non-frères", c’est pointer une ruse théorique et politique consistant à qualifier d’égalitaire leur traitement comme complémentaire. » Du discours du président Emmanuel Macron lors de la journée internationale des droits des femmes en 2018 (« La vraie altérité pour un homme, c’est la femme. ») à la réaction française suscitée par le mouvement Me Too, l’actualité récente donne à Réjane Sénac de nombreuses occasions d’illustrer la façon dont les assignations et les stéréotypes sexués et/ou racialisés sont modernisés – hier une « moins-value », aujourd’hui une potentielle « plus-value » – plutôt que déconstruits.

 

À lire : L’égalité sans condition. Osons nous imaginer et être semblables, Réjane Sénac, éd. Rue de l’échiquier (collection « Les Incisives »), 96 p., 10 € (en librairie le 7 mars)

Nos livres

« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard