Les années des femmes

Les années des femmes

Il fallait oser donner comme titre à son livre le célèbre adage de Simone de Beauvoir : On ne naît pas femme, on le devient. C'est le choix de la philosophe Fabienne Brugère qui dans son dernier ouvrage évoque sa vie et celle de toutes les filles auxquelles il est donné de devenir femmes. Un livre enthousiasmant.

Par Agathe Cagé, docteure en science politique.

La sincérité d’un discours féministe simple et direct fait un bien fou. Lire la persistance du regret d’une fillette qui rêvait de devenir majorette et n’a jamais pu, face à l’interdiction parentale, lancer un bâton au-delà du public formé par sa sœur et une poignée d’amies. Comprendre la blessure d’une femme ouverte par l’absence de toutes celles auxquelles n’a pas été, sur d’autres continents, donné le droit de naître, du seul fait de leur sexe. Percevoir la force de la déviation par rapport à la norme sous la forme si faussement banale de croûtes en sang portées fièrement comme des bijoux de genoux. Entrer de plein pied – de plein fouet – dans une histoire d’amour pur, le seul moment de vie qui, pour Fabienne Brugère (qui nous dit la sienne, d’histoire d’amour) permette à vingt ans et comme une parenthèse de mettre sur un pied d’égalité parfait un homme et une femme.

Fabienne Brugère, dans un ouvrage qui vient de paraître chez Stock, trace le chemin d’un « féminisme ordinaire », qui tient selon elle « dans ces femmes qui ont conscience d’être des femmes et se sentent en prison sous domination masculine ». Il faut une certaine audace pour mettre, comme elle le fait, son essai sous le patronage de Simone de Beauvoir en lui donnant pour titre le fameux « On ne naît pas femme, on le devient ». Pour ne pas hésiter également à souligner les limites de la philosophie d’Hannah Arendt quand elle pense le devenir humain des êtres qui viennent au monde sans s’interroger spécifiquement sur le devenir offert aux femmes. Pour s’appuyer parfois, mais se distancier parfois aussi (quand il est question, notamment, du temps de la vieillesse), du regard porté par Beauvoir sur les femmes. Pour aller chercher, enfin, ses exemples tant dans la mythologie grecque que dans les derniers succès du cinéma grand public américain.

Écrire pour les plus vulnérables

Fabienne Brugère fait le choix d’une réflexion construite, conduite, à partir de la vie – la sienne et celle de toutes les filles auxquelles il est donné de devenir femmes –, les chapitres de son essai scandant les âges de nos vies : « naître » d’abord, puis à 10 ans « grandir », à 20 ans « aimer », à 30 ans « travailler », à 40 ans « prendre soin », à 50 ans « revivre », « et après… vieillir ? ». Il y a d’une certaine façon du Annie Ernaux dans sa philosophie. Car Fabienne Brugère met des mots sur des ressentis, exprime l’universel aussi par l’anecdote individuelle, dit la valeur – absolue – de chaque vie, de chaque destin, de chaque singularité. 

On ne naît pas femme, on le devient tire son énergie également de l’objectif que s’est assigné son auteure : « On n’écrit pas sur les femmes pour soi ou pour un groupe de femmes. On doit écrire pour toutes les femmes, et surtout pour les plus vulnérables ou les plus pauvres ». Fabienne Brugère décrit, dénonce et demande des actes – « la compassion ne suffit pas » – pour les filles et les femmes en France, en Europe, mais aussi partout dans le monde. Bien sûr, l’essai ne dit pas concrètement comment agir. Mais il rappelle où et sur quoi agir, et l’urgence qu’il y a à le faire (triste coïncidence que le moment de la sortie de l’ouvrage et celui du décès de Dalila, qui ne fêtera pas ses 51 ans, et dont le meurtre porterait à quarante-deux les féminicides par compagnons ou ex-compagnons en France en 2019, soit un tous les deux jours). Et il exprime aussi, dans sa conclusion, quelques besoins simples, notamment celui de « vrais congés parentaux partagés quand le couple a des enfants ». Un besoin simple, et pourtant apparemment si éloigné des priorités actuelles de la politique française en matière de droits des femmes que la France a pesé pour réduire le degré d’ambition du projet de directive européenne relative à l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée sur son volet indemnisation du congé parental. 

Un féminisme efficace et modeste

C’est un portrait nuancé des vies de femmes que Fabienne Brugère propose. Un portrait qui donne à voir, bien évidemment, les contraintes imposées par une société dans laquelle, « partout, dans le monde, l’image de la femme soignante sévit » (pour lutter contre cette réalité, la philosophe appelle à « une révolution de l’ordinaire, déféminiser le soin »). Une société dans laquelle, également, « les femmes qui réussissent dans le monde des hommes sont des femmes qui ont eu à faire leurs preuves bien plus que les hommes car, au départ, leur place est contestée ». Et en lisant ces lignes – qui sont sans jugement aucun sur les choix de vie que les un-e-s et les autres font – sur les femmes d’influence, les sacrifices que l’exigence d’hypernormalité et d’hyperprésence au travail leur impose, en étant conduit-e à s’interroger sur les mécanismes sous-jacents à ses propres choix, comme on regrette qu’une secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes puisse faire, en mars 2019, la promotion de sa personne en optant pour un slogan aussi rétrograde que « dormir, c’est du temps perdu ».

Dans un monde de radicalités et de tensions exacerbées, Fabienne Brugère fait le choix de l’ordinaire et du respect du rythme des âges de la vie. Un ordinaire trop souvent perdu de vue en matière d’égalité entre les femmes et les hommes (il suffit de se rappeler que la réunion du Comité interministériel aux droits de femmes du 30 novembre 2012 avait été une première après… douze ans !). L’ordinaire des grands petits pas en avant, comme celui de la loi du 26 janvier 2016 de modernisation de notre système de santé qui a ouvert aux infirmiers scolaires la possibilité de délivrer la contraception d’urgence, est un essentiel pour tous ceux et toutes celles auxquels il apporte des solutions concrètes à des difficultés concrètes. Cela ne s’appelle certes pas faire la révolution.  Mais cela contribue à ouvrir des horizons, et il y a beaucoup d’horizons obscurcis à dégager. En plaidant pour un « féminisme efficace et modeste », Fabienne Brugère veut encourager un mouvement vers l’émancipation qui n’attende pas le grand soir. Gagnons la liberté pour gagner l’égalité. Un beau programme somme toute.

 

À lire : On ne naît pas femme, on le devient, Fabienne Brugère, éd. Stock, 224 p., 17,50 €

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