Les ailes du désir

Les ailes du désir

Dans À mains nues (La Contre-Allée), Amandine Dhée creuse l’histoire de sa sexualité pour revendiquer un désir libre et émancipé : un journal intime autant qu’un manifeste féministe qui touche à l’expérience de chacune.

Par Eugénie Bourlet

« J’ai cessé de confondre mon désir avec celui des autres. » À mains nues, c’est l’histoire d’un désir réinvesti, pétri par Amandine Dhée pour lui donner, en même temps qu’un récit, une existence autonome. Elle formule sa personne au passé, lorsqu’elle dit « elle », et au présent, lorsqu’elle dit « je », entre le premier baiser, la première fois, les visites chez la gynécologue ou chez la pédiatre, la vie de couple et célibataire, la maternité, la manière dont elle envisage la sexualité en vieillissant… Elle raconte avec franchise, sans ambages, les contradictions suscitées par l’attraction physique sur sa pensée et sur ses actes, ses préjugés, ses revirements et ses joies, ses colères, ses idéaux. Le ton est drôle, mordant mais aussi vindicatif pour raconter l’histoire d’un désir d’abord embryonnaire puis intimidé, refoulé, clarifié, qui s’expose, qui explose… et qui s’avère dépendre moins de sa narratrice que des contraintes qu’elle a intériorisées.

La peau qui décide

D’abord, il y a le constat d’une urgence du désir si longtemps tu et réprimé : « Que les femmes parviennent encore à désirer, leur désir pas complètement éteint, pas cramé à force de faire d’elles des objets, cela tient du miracle. Moi aussi, je désire encore, au milieu des ruines. Mais pour combien de temps ? ». À mains nues tient de l’enquête psychologique pour définir cet embrasement du toucher à la lumière du passé. De l’adolescence, la narratrice se souvient d’une « envie de peau » qu’on laisse décider, et qu’avant d’intégrer que « les filles aiment les garçons, les garçons aiment les filles », elle a découvert le plaisir avec une amie d’enfance. Elle se rappelle aussi un « appétit d’être femme » que l’on a « retourné contre elle », quand « on lui a appris à chercher sa valeur dans les yeux des autres ». Sacraliser sa féminité se heurte parfois à sa tentative de déconstruire le genre.

Au présent, elle défend « un désir démesuré » qui autorise à faire l’amour sans justification ni morale, et tente de se départir de ce « petit gouffre affectif » qu’on a mêlé à son désir et dont elle veut épargner son enfant. Mais « comment se fabrique-t-on de l’autonomie affective, est-ce que ça s’achète quelque part, pourquoi se souvient-elle de la carte des cultures céréalières aux États-Unis, des verbes irréguliers en anglais, fall fell fallen, pourquoi a-t-elle appris à se taire, à sortir au son d’une sonnerie, à attendre à un feu, à dire bonjour au revoir merci, à ne pas insulter les gens, mais pourquoi n’a-t-elle pas appris à être autonome ? »

Les mythes mités

À mains nues revient sur l’essor d’une colère « plus vieille qu’elle », préférée au chagrin et qui désormais s’organise. Longtemps le féminisme lui est apparu « comme un mouvement hors-sol, un truc de bourgeoises qui pinaillent, une note de bas de page dans l’Histoire ». Son expérience de femme, objet permanent malléable au désir des autres, a déterminé son engagement. La grande découverte qu’elle y effectue réside dans la possibilité de se modeler avec une matière nouvelle, presque illimitée : « Je voudrais du flou. Des centaines de moi-même pourraient advenir, hors des sentiers battus. Trésors enfouis, épaves englouties, le vertige qui me prend. Qui serais-je si je n’étais pas femme ? » Grâce au mouvement Metoo qui défend la liberté de désirer sans importuner et l’essor d’une quatrième vague féministe à laquelle elle participe, elle assume d’être une construction sociale : « Nous sommes tous fabriqués. C’est seulement quand on l’a reconnu que l’on peut s’inventer un peu. Rêver aux possibles. » Il est alors possible d’imaginer une masculinité et une maternité en décalage avec les modèles dominants.

À l’origine même d’À mains nues, il y a ces schémas figés qui écartèlent la narratrice. Elle regrette de s’inscrire encore dans des typologies utiles à la sociologie, comme le couple hétérosexuel ou la famille nucléaire. Elle oscille entre son inclination pour la stabilité, dont elle apprécie le calme rassurant, et l’écoute de ses propres envies. Elle sait que ces dernières ont été gravées malgré elle, que son rapport à la beauté a été marqué par les mannequins de son adolescence (« Cindy, Claudia, Eva… ces monstres aux proportions invraisemblables ») et des séries télévisées où les « jeunes filles aspartame ont des petits copains au cheveu mi-long ». Elle réalise aussi que l’amour lesbien de sa tante ne figure « nulle part sur les calendriers, les livres et les bancs publics ». Elle traque dans son couple « des images de films [qui] tapissent encore leur intimité ». C’est de fait dans l’espace de l’intime qu’elle constate l’inachèvement de ses idées, où les « mythes mités » résistent toujours. On retrouve dans ses remarques certains aspects des théories de Christine Delphy et Diana Leonard exposées dans L’exploitation domestique. Observant les difficultés à agir au niveau individuel selon des revendications féministes, les autrices récusent toutefois un déterminisme social total et affirment qu’« il y a des limites à ce que l’on peut faire ici et maintenant ».

Lorsque la narratrice d’À mains nues vacille face à ses contradictions, elle rappelle son désir comme ce qui doit la définir en propre : « Il m’arrive encore de me noyer. J’ai besoin de m’arrêter quelques secondes et de me poser la question : qu’est-ce que tu veux, toi ? Je laisse alors retomber ce qui trouble mon eau et j’extirpe mon désir à mains nues. Je le défends. » Le désir devient le point de concorde entre le privé et le politique. En le plaçant au cœur de la construction de l’identité féminine, Amandine Dhée signe avec À mains nues un manifeste combatif, dans lequel l’expérience de chacune touche celle de toutes les autres.

 

À lire : À mains nues, Amandinée Dhée, éd. La Contre-Allée, 144p., 16€.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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